Regard curieux sur une capitale en MOUVEMENTS

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jeudi 20 mai 2010

Trust - Le temps d'aboyer est venu

Les silhouettes se liquéfient sur les chaises. Impossible de tenir, ils glissent, corps mous sans prise sur le réel. "Et si je partais, cela ne changerait rien, Et si je restais, cela ne changerait rien..." égrène un acteur au micro. Finalement tombés de leurs chaises, les corps ne trouvent toujours pas l'équilibre, marchent, tombent, se retiennent les uns aux autres, puis s'effondrent, tendent une main pour être aidé, puis la bonne âme qui s'avançait fait volte face au dernier moment. "Oublie finalement tout ce que je viens de te dire (....) trop compliqué, ne changeons rien, laissons les choses comme elles sont". Les mots de Falk Richter, les mouvements chorégraphiés par Anouk Van Dijk disent l'impuissance. Rien ne sert à rien, la société nous dépasse, nous avale, aspire nos velléités, paralyse nos élans. Alors finalement “fais tes valises... et reste” crie t-il là bas. Non, rien ne sert de se séparer, rien n’est à remettre en cause continuons comme avant, malgré la crise et les dollars qui flambent aux quatre coins de la planète, malgré les frustrations et les incompréhensions. La pièce Trust a été créé au moment du crash boursier des Lehman & brothers. Un an après, en ces temps de débandade de l’euro et de tragédie grecque, Trust résonne encore plus fort.De lui j’avais déjà beaucoup aimé "Im Ausnahmezustand" où une famille se recroquevillait dans son délire sécuritaire, jusqu’au dessèchement. Falk Richter sera cet été invité à Avignon avec cette pièce et aussi celle montée par Nordey, Secret Garden. Allez découvrir cet auteur qui a la bonne idée de mettre ses textes en ligne, de communiquer sur ces projets, de donner toutes les portes d’entrée de son travail sur son site, dans une démarche non pas narcissique, mais ouverte. Falk Richter décrypte le monde tel qu’il va et l’issue est sans espoir. Et pourtant nous aimerions croire au tangible, à un ordre juste, à l'amour. Nous aimerions CROIRE. Mais non, nous voici en état d'inconfiance. Le texte scandé met en parallèle le capitalisme qui marche sur la tête et la relation de couple engluée dans son ordre bourgeois. Point commun : l’argent qui tient tout, ronge jusqu’à notre âme, gâche notre être ensemble, nous isole et nous met en compétition. Chronique désespérée et cynique d’un monde prêt à bousiller l’humain pour sauvegarder le marché, prêt à faire confiance aux valeurs virtuelles plutôt qu’au concret. Le plateau est immense, salement éclairé, des néons blancs, pas de coquetterie donc. C’est froid, inesthétique, interchangeable. Chaises et canapés noirs impersonnels structurent l’espace. Seule fenêtre colorée dans ce décor glacé, une pièce vitrée, tapissée chaudement qui s’illumine parfois au loin. Le texte sonne comme une litanie, les mots s’enchaînent se reprennent, phrases identiques et pourtant légèrement modifiées. Falk Richter joue dans l’incantation avec micro - jusqu'à nous perdre. D'où vient cette voix qui parle, où se cache le diseur. A jouer ainsi avec nos perceptions Richter brouille les genres, notre regard s'attache aux danseurs là-devant alors que la voix nous vient de derrière, cachée. L'important c'est le sens, et ce mouvement devant nous qui dit autant que le texte avec une musique techno, rock, qui déchire et accompagne. Rien de dansant, une sorte de mélodie triste qui dit la rage rentrée, l'acceptation. Alors oui hurlons dans le micro, puisque nous ne savons plus communiquer. Encore faut-il encore savoir comment crier. Ils sont tous là, les quatre danseurs, les cinq acteurs, serrés sur les canapés dans une thérapie de groupe pour enfin exprimer toute cette colère. “Allez aboie”, incite le coach. Un pauvre miaulement sort du gosier de la malheureuse. Impossible de sortir un cri, notre société nous a appris à encaisser sans rugir. Une jeune femme dit la vacuité d'une l’existence superficielle qu’elle promène sur Ku'damm, trompant l’ennui en s’achetant une robe Prada. Clin d'oeil à l'environnement de la Schaubühne, implantée en plein quartier bourgeois et clinquant. Ce ne sera pas le seul, Richter convoque les actualités berlinoises, les chaines de supermarché qui ferment, la mairie, les projets immobiliers, et même la RAF. La musique se dirige derrière un ebook, le DJ est enveloppé dans un blouson étriqué argenté, un personnage s'arrête au centre Pompidou siroter un latte machiato devant des vidéos. La pièce tournerait-elle en cercle fermé sur le milieu bobo artistique berlinois? Non, Richter dépasse ça, dépasse Berlin, dépasse son environnement et ses préoccupations d’artiste subventionné mal dans sa classe sociale. Avec Anouk Van Dijk, chorégraphe flamande avec qui il collabore pour la deuxième fois, il nous parle d'autre chose, d'un élan brisé dans la course effrénée de nos sociétés occidentales. Du sens qui se part. De l'urgence de créer. Ils sont beaux ces danseurs, ces acteurs, ce qui est beau c’est que tout se mêle, les danseurs éructent au micro, les acteurs s’écroulent à terre comme des serpents pris de frénésie. L’interprénétation des disciplines n’est pas feinte, ni revendiquée, elle EST sur scène, là devant nous. C’est d’une vitalité désespérée(-ante). Anouk Van Dijk déséquilibre les corps, ils tombent mais se relèvent, ils ne trouvent plus la bonne marche pour aller droit (et vers où?), mais ils s’agitent avec tant de rage, que ça en est touchant. Le spectacle est un peu trop long peut-être, comme un défaut de formatage, ou alors est-ce du à ce "work in progress", si cher à Ostermeier, ce temps de création qui prend son temps, qui laisse place à l'évolution, qui n'a jamais dit son dernier mot. Trust porte le sceau de la Schaubühne et de son directeur Thomas Ostermeier. C’est aussi ça que j’aime ici, cette signature d'un théâtre traversé par des préoccupations obsessionnelles que les artistes prennent le temps de mûrir, et puis ce jeu physique, cette manière d'être sur scène, qui n’appartient qu’à ce lieu, cette obsession de la bourgeoisie, du couple, de l'être ensemble. Un théâtre politique dans son propos et dans sa manière de se faire. A la fin de Trust, la salle s'emballe. Je suis moi aussi touchée par cette performance généreuse. Il ne nous reste plus qu’à méditer sur cet immobilisme, sur cette paralysie d’une époque incapable d’inventer de nouvelles idéologies. Le système nous broie, nous avançons sans confiance aucune, mais déployons encore une agitation vaine pour continuer à vivre. Puisque le sens se perd, essayons d’en mettre sur nos spectacles. On sort de cette pièce sans espoir, mais convaincus malgré tout qu'il nous faut continuer à aboyer, malgré tout. Cela me rappelle une interview magnifique de José Saramago lors de la sortie de son livre "La lucidité. En épigraphe de l’ouvrage on pouvait lire “Hurlons, dit le chien”. Pour Saramago c’était l’injonction, l’unique possibilité de s’en sortir tête haute”. “Ce chien, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous. Jusqu'alors nous avons parlé, nous nous sommes exprimés sur de multiples sujets sans nous faire véritablement entendre. C'est pourquoi, il faut à présent hausser le ton. Oui, je crois que le temps du hurlement est venu."
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mercredi 12 mai 2010

Félix Ruckert - "L'idée de la douleur bienfaisante"

Wedding, le long des rives du canal. Au Nord de Berlin, un quartier populaire se transforme. Galeries, bars à la mode, espaces d’expositions dans des entrepôts industriels se succèdent. Au fond d’une cour, le Schwelle 7 se cache dans les étages : un loft à la berlinoise qui fait dans le sobre. Une grande salle lumineuse aux murs blancs, un beau lieu spacieux et zen. Et en même temps “excitant, un peu effrayant, attirant et très différent” rapporte la danseuse finlandaise Linda Priha dans un article pour un magazine finlandais. Sa réputation sulfureuse tient à son mélange unique de danse contemporaine et d’influence sado-masochiste. Ses deux fondateurs, le chorégraphe allemand Félix Ruckert et la danseuse Dasniya Sommer précisent “Nous ne sommes pas un lieu SM dans le sens habituel du terme. Malgré la radicalité de nos propositions nous essayons de préserver une ouverture et une flexibilité dans nos actes et nos pensées.” Moi j’y ai trainé à l’automne 2009, par hasard, suivant les pas d’une amie en stage là-bas. Rien qu’à la liste des stages et cours, on se doute qu'ici se jouent des choses différentes. BDSM & Performance, Yoga and japanese Bondage, Pain Processing, Konzeptuelle Orgie, Touch and Play festival... Depuis 2007 se retrouvent ici danseurs contemporains et performers de la scène SM, public néophyte et chorégraphes internationalement reconnus, adeptes du yoga et amoureux du travestissement, célébrations orgiaques et ateliers d’apprentissage de la douleur. En allemand Schwelle ne signifie t-il pas le “seuil”, la “traverse” ? A sa tête Félix Ruckert, chorégraphe allemand reconnu sur la scène internationale, qui a forgé ses armes à l’école de Pina Bausch, a dansé pour les plus grands. Puis il a voulu créer ses propres pièces et très vite le sexe est entré en jeu. Sa première pièce Cut, créée à Paris en 1992, fait scandale. Depuis, le chorégraphe est allé toujours plus loin dans son approche de la danse et de la douleur. Ces jours-ci (jusqu'au 15 mai) il présente dans son lieu sa toute nouvelle création "Lust und Lügen" - Plaisir et mensonges. Cet hiver j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui. “La douleur est une expression très rapide, directe, perçue directement par le cerveau. On est dans un moment direct de réflexion qui passe par la peau, le toucher. La pratique du SM c’est cette relation à la présence, qui induit une connexion avec le moment”. Mélanger pratiques BDSM et danse s’est petit à petit imposé à lui. “Le danseur est habitué à faire des choses avec son corps qui ne sont pas confortables, extrêmes. Parfois cela peut faire mal, le danseur est alors capable d’intégrer la chorégraphie en évitant d’endommager son corps. C’est un peu la même correspondance avec le SM qui joue avec la douleur de façon similaire. Les gens qui font du SM ne le font pas pour se faire du mal, c’est une question de dosage entre la simulation intense et l’agréable. On travaille autour de cette idée de douleur bienfaisante.” Dans l’une de ses dernières pièces Die Farm présentée au Schwelle 7 il met en scène trois corps de femmes suspendus à des cordes, soumis à des pincements, des frottements de peau, on constate les impacts, les traces de la douleur. Dasniya Sommer, est l’une d’entre elles. Venue du ballet classique (elle a dansé au Staatsballett de Berlin) et professeur yoga, l’ancienne ballerine a fait du Bondage japonais sa spécialité. Cofondatrice du Scwhelle 7 avec Felix Ruckert, elle explique à quel point la confiance et la maîtrise de soi joue un rôle important. “La confiance des deux côtés est indispensable. Être attaché signifie s’abandonner librement, accepter volontairement de devenir sans défense. Cela peut conduire la personne qui attache à des états divers, entre instincts de protection ou impulsions sadiques. Le but n’est pas d’éviter ces sentiments, mais plutôt de les intégrer dans le jeu.” Evidemment les créations de Félix Ruckert ne sont pas du goût de tous les programmateurs. C’est donc en partie parce que ses pièces ne trouvaient plus preneur dans le circuit traditionnel de la danse qu’il a ouvert le Schwelle 7 en 2007, sans le soutien des institutions, sans subvention.“Politiquement je commençais à m’ennuyer à essayer de vendre un “produit” spectacle sur le marché, et parfois à l’adapter à ce marché. Certains de mes spectacles n’entraient plus dans les salles normales. J’avais besoin d’un lieu propre. J’ai fait le choix de changer ma perspective, de moins voyager et d’inviter des gens chez moi, au Schwelle 7. Cela m’a permis une ouverture sur les autres techniques et pratiques. Dans ce lieu je peux à la fois montrer mon travail, et développer des nouvelles voies, des nouvelles idées”.
Son premier événement le festival X-Plore, était au départ financé par le Sénat de Berlin. Après une première édition en 2004 qui fait les gros titres de la presse à scandale allemande, les subventions sont retirées. Depuis le Schwelle 7 avance seul, sur ses fonds propres. X- plore existe toujours, la prochaine édition aura lieu en juillet. Il réunit chaque année près de 300 participants-spectateurs. A l’image du Schwelle 7, ici le spectateur ne l’est jamais vraiment, ceux qui viennent “voir” savent qu’ils auront aussi à “prendre part” ou du moins entrer dans le jeu. Même règle pour les soirées BDSM, les Play Party, organisées une fois par mois, les soirs de pleine lune. “Je vois ça plus comme des happenings, on fait attention à qui vient. Il y a beaucoup de mises en scènes, tout est un peu préparé. Les gens se créent des personnages, pour que les relations ne s’en tiennent pas aux conventions sociales habituelles. Quand il y a des gens nouveaux, je les avertis à l’entrée, s’ils ont l’air de comprendre l’état d’esprit, je demande à des gens habitués de les adopter pour la soirée. C’est un peu le principe d’une célébration, tout le monde partage pour créer quelque chose, comme une improvisation”. Il est d’ailleurs obligatoire de se déguiser si l’on souhaite participer aux soirées, et des panoplies sont à louer à l’entrée. Aujourd’hui la salle rencontre son public, la programmation est intense, des artistes venus du monde entier viennent y faire des stages, comme le chorégraphe et danseur anglais Julyen Hamilton, un ami de Félix Ruckert qui est revenu pour la troisième année en décembre. A presque 50 ans le chorégraphe a conservé beaucoup d’amis dans la scène de la danse contemporaine, en janvier dernier avant une participation au festival Faits d'Hiver il était à Paris pour un stage avec la chorégraphe octogénaire américaine Anna Halprin. “Le Schwelle 7 touche du monde, des gens différents. Mais la plupart sont des danseurs, même si beaucoup dans le milieu contestent ce lieu. Ceux qui viennent ont une grande ouverture d’esprit, ils ont envie d’expérimenter des émotions et la physicalité des gens du SM.” Pour ces derniers, venir au Schwelle 7 c’est aussi sortir de l’intimité habituelle du jeu SM. “Lors des ateliers, ils sont souvent effrayés par la promiscuité avec d’autres personnes. Ils ne sont pas forcément préparés à se confronter à des partenaires qu’ils ne connaissent pas. Les danseurs ont une distance vis à vis de l’émotion que les personnes venus du SM n’ont pas. Pour eux n’y a pas de distance entre l’action et l’émotion et c’est une force je trouve”. Félix Ruckert se définit “absolument” comme un pionnier de la rencontre entre scène artistique et scène BDSM. Même s’il constate qu’en Allemagne il y a de plus en plus de gens qui partagent leurs pratiques, leurs propres univers. “Ca fait dix ans que le BDSM commence à aller vers un public, il y a de plus en plus de lieux, de bars, de cours”. D’autant plus à Berlin, ville tolérante, déviante par excellence, très ouverte aux sexualités alternatives.En avril l’une de ses pièces les plus connues, Secret Service, était rejouée à Berlin au Schwelle 7 et au Havre. Une pièce où, yeux bandés, les spectateurs s’en remettent au savoir-faire des danseurs dans une communication des corps tactile. Avant la représentation, quelques règles sont énoncées "au niveau 1, vos yeux seront bandés. Mouvement, plaisir des sens et communication" sont les moteurs de ce premier niveau. (...) Vous ne pourrez participer au niveau 2 que si vous avez réussi le précédent. En plus des yeux bandés, vos mains seront attachées. Nous vous demanderons d’enlever le plus de vêtements possible pour permettre un accès optimal à votre peau.(...) Le niveau 2 se concentre sur l’expérimentation de la douleur corporelle et de la soumission.(...) La participation à "Secret Service" est à vos propres risques et périls”. La fréquentation du Schwelle 7 aussi.
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vendredi 27 novembre 2009

Nir de Volff "Je suis un créateur instable"

On avait quitté Nir de Volff à la nouvelle Synagogue de Berlin avec Action, une histoire de Dieu qui voulait faire du cinéma. Avec Matkot le chorégraphe israélien de la Cie Total Brutal, installé depuis 6 ans à Berlin, nous emmène cette fois à la plage en plein hiver. Première ce soir au Dock 11. Cela pourrait être celle de Tel Aviv, bruyante et bondée, cela pourrait être celle de Wannsee, calme et désertée, cela pourrait aussi bien être en Corée. "La plage renvoie à des situations que nous connaissons tous” explique t-il : l’érotisme de la proximité, l’agacement des bruits, les regards en dessous, les bikinis et les pique niques mayo, le bruit des fonds des balles de beach volley (Matkot signifie beach ball en hébreu). Quand ce petit théâtre du quotidien rencontre l’imaginaire débridé et sarcastique de la bande de Total Brutal, cela ne peut qu'échauffer les esprits. On ne dévoile pas tout mais il y aura des boites de thon parlantes, des profs d’aérobic contorsionnistes, mais pas de naturistes.... J'ai rencontré Nir de Volff en octobre. A Berlin il faisait déjà à peine quelques degrés. Le chorégraphe israélien est arrivé en retard, en petit pull, grelottant. Il revenait d'une résidence à Tel Aviv et n'avait toujours pas digéré le décalage climatique...
Un spectacle sur la plage, c’est pour éloigner l’hiver berlinois?
J’ai grandi à Tel Aviv où les hivers durent huit mois et où il fait au pire entre 18 et 25 degrés, ici, en Europe, particulièrement à Berlin, je dois affronter des hivers longs et froids. Ce n’est pas pour rien que je créé cette pièce en décembre. Au milieu de l’hiver berlinois ce sera comme un morceau de paix et de chaleur pour le public, un peu comme aller au sauna, une sorte de soulagement. Moi-même je ne me fais toujours pas à l’idée de l’hiver berlinois. Je crois que la seule chose qui me fera battre en retraite un jour, c’est la neige, comme les Allemands sur le front russe!!!

Pourquoi ce titre Matkot, qui signifie “beach ball en hébreu?
Au début cela démarre par une plage calme, avec un cocotier, puis on arrive à la réalité : une plage pleine de gens qui font du bruit, écoutent chacun la radio, mangent, chacun vit sa vie. Les jeux de plage créent une sorte de bruit de fond. Depuis quelques années, le Maktot est presque devenu un sport national. Quand on est sur la plage à Tel Aviv, on entend toujours ça en bruit de fond, c’est vraiment dérangeant.

Est-il question des plages allemandes aussi?
Oui, nous sommes aussi allés à Wannsee, où tout était très calme, très différent de Tel Aviv. Moi par exemple, je n’irai jamais me baigner dans cette eau verte et stagnante. Il me faut de l’eau chaude, qui bouge! Il y a plein de cultures de plages différentes, Chuk, qui a travaillé avec moi sur la création, vient de Corée, et elle dit que c’est encore plus fou qu’à Tel Aviv là-bas.

ET des FKK (naturistes, ndlr) il y en aura?
Non je ne crois pas que ce soit nécessaire. Je n’ai pas de problème avec la nudité, mais ça me gêne un peu cette manière de parquer les gens, les tout nus à part, cela me fait penser à des vaches qu’on rassemble. Je ne me sens pas à l’aise au milieu de tous ces gens à poil.

Vos pièces sont toujours à la frontière de plusieurs arts. Les définiriez vous comme de la danse, de la danse-théâtre (Tanztheater) ou de la performance?
Je ne suis pas un créateur stable. Là je reviens d’une création pour l’opéra de Francfort où j’ai travaillé avec David Lehmann, c’était de la pure chorégraphie. Action, que nous avons joué dans la nouvelle synagogue de Berlin c’était du théâtre et de la performance. Matkot se situe plus entre la danse et la performance. C’est une pièce avec beaucoup de danseurs, de gens inexpérimentés, d’invités surprises. Cela ne traitera pas seulement de la plage, mais aussi de la sensualité d’avoir quelqu’un à côté de soi si près et comment ce la réveille la partie érotique de votre cerveau. Il sera beaucoup question de l’interaction entre les gens, cela reflète ce besoin de contact, souvent quand on va à la plage seul on regarde beaucoup les autres. Vous êtes là et vous pensez à plein d ‘autres choses, pas seulement au soleil et à la baignade. Comment vous êtes touchés par exemple, maintenant on vous propose des massages pour 5 euros qui font plus de mal que de bien ou des cours de méditation. C’est vraiment à propos de tout ça. Cette superficialité.
Long silence...
En fait, je suis très influencé par l’image et le cinéma. Ce que j’aime c’est cette capacité de manier cet art visuel que la danse ne permet pas. Au cinéma il est possible de montrer en même temps deux situations, la réalité et la fiction, le fantasme. Il y a aussi cette capacité à basculer d’une émotion à l’autre en moins d’une seconde que la danse ne permet pas. Sur scène c’est beaucoup plus délicat, on tombe très vite dans le pathétique. Action par exemple racontait la création d’un film tourné dans une synagogue avec Dieu pour scénariste. On a commencé en bas, et on a fini au 3e étage, un peu plus près du ciel, et de Dieu. Il y avait une ligne narrative mais l’idée n’était pas de conduire le spectateur du point A au point Z en utilisant toutes les lettres dans l’ordre, c’était au spectateur de reconstruire lui-même l’histoire.

Comment avez-vous réussi à jouer dans la nouvelle synagogue?
J’ai été très chanceux, c’était la première fois que la synagogue de Berlin s’ouvrait à un spectacle. J’ai insisté longtemps avant d’avoir un rendez-vous avec eux, et puis quand ça s’est fait, ils ont trouvé que c’était la bonne compagnie, au bon moment, dans le bon lieu. Ca a été un grand succès, on a été plein tous les soirs. Cela a été reçu différemment par la critique locale allemande notamment, qui n’a pas trouvé que c’était la bonne pièce dans le bon endroit. Ils jugeaient que cette pièce n’avait rien à voir avec l’histoire du lieu, avec ce passé chargé entre Juifs et Allemands. C’est typiquement allemand de penser comme ça. Mais beaucoup de gens au contraire étaient soulagés que ma pièce ne parle pas de ça.

Vous vivez à Berlin depuis 2003, qu’est-ce qui vous fait rester ici?
L’argent (rires), non....

Ah bon? Mais pourtant Berlin a la réputation d’être pauvre...
Oui mais ça amène les gens à travailler beaucoup. C’est très différent de ce que j’ai pu vivre en Belgique ou en Hollande, où il y a un système pour les artistes, pour les danseurs. Là-bas ils n’ont pas besoin de travailler autant, et cela change le rapport à la création. Ici c’est beaucoup plus dur, tu te lèves le matin en te disant que tu dois survivre.

Vous ne travaillez plus en tant que danseur?
Quand je suis arrivé il y a cinq ans, je faisait partie des Dorky Park de Constanza Macras, j’ai vraiment aimé ça, et j’aimerais vraiment faire encore des choses avec eux mais je n’ai plus le temps pour ça, ni pour danser pour d’autres. En tant que danseur j’avais l’impression d’avoir atteint ce que j’avais à faire, j’en suis arrivé au point où ce que j’ai envie de faire c’est être chorégraphe.

Berlin est-elle une sorte de paradis pour la danse contemporaine?
Je la vois plutôt comme une île artistique dans le monde. Je ne dirai pas que cela concerne seulement la danse. Je suis un peu comme ces acteurs qui n’aiment pas le théâtre, ou ces réalisateurs qui ne vont jamais au cinéma, je m’intéresse peu à la scène de la danse berlinoise. Mais je suis porté par tous les autres courants artistiques, que ce soit les expositions à la Neue National Galerie ou au Martin Gropius Bau, ou le travail des illustrateurs que je suis particulièrement ici. Tout cela est source d’inspiration. Je me sens vraiment ici dans la ville où je dois être. Avant j’avais passé trois ans à Amsterdam, j’étais soutenu financièrement mais ce n’était pas l’endroit où je voulais vivre.

Quels sont vos rapports avec le Dock 11 où sont jouées presque toutes vos pièces?
Ils m’ont toujours soutenu, ils croient vraiment en moi, ils m’ont permis de me lancer dans mes projets, de développer mon art, et de le mûrir. Mais je peux aussi passer du Dock 11 à l’opéra de Francfort. En 2010 je suis invité à Bangkok, également à la Raffinerie de Bruxelles.

Et la France?
J’ai joué récemment à Bordeaux, dans le cadre des Grandes Traversées, c’était vraiment bien. J’avais peur que les langues étrangères soient un problème pour le public français mais maintenant avec les surtitres, ça passe partout.

Matkot, de Nir de Volff/TOTAL BRUTAL, Première ce soir, 20h30, Dock 11, jusqu'au 30 novembre, puis du 4 au 6 décembre. 8-13 euros.
3 Some une de ses premières pièces, grand succès berlinois, rejoue également du 4 au 6 février au Dock 11..
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mercredi 25 novembre 2009

Reprise de souffle

Et je n'ai plus suivi le rythme... Parfois d'autres choses arrivent, prennent le dessus
des voyages - Prague, Hambourg -
des amis,
du travail
une envie de dé-connecter
J'ai donc vu, entendu, rencontré beaucoup ces dernières semaines sans avoir le réflexe d'aller le partager ici. Reprise de souffle cybernétique, période de jeûne médiatique, mais qui nécessitera quelques retours, notamment sur ce très beau Tanzkongress de Hambourg qui a offert un temps de parole précieux à la danse contemporaine.
Pour revenir à l'agenda berlinois, lundi soir, j'ai manqué la première du Mariage de Maria Braun, la nouvelle création d'Ostermeier à la Schaubühne mais ça se rattrapera fin décembre.
Pour faire vite, il faut aller faire un tour à la Hau cette semaine, pour plusieurs raisons:
1. le Nature Theater of Oklaoma y fait une visite. Ce soir je vais y voir No Dice (Hau 3), 3h30 de spectacle dont je n'ai pas trop voulu décrypter le contenu. Pour la surprise.
2. jusqu'à samedi et dès ce soir, Jeremy Wade à la Hau 2.
3. Toujours à la Hau la semaine prochaine Photo Romance et Lola Arias.
Je serai aussi demain soir à la Volksbühne pour Meg Stuart et son "Do Animal cry". A noter dans les agendas encore la nouvelle création Matkot de TOTAL BRUTAL et Nir de Volff, dès vendredi au Dock 11, on y reviendra sur ce site avec une longue interview de l'intéressé.
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mercredi 4 novembre 2009

Hambourg - Tanzkongress 09

Photo (c) Chris Vanderburght - Alain Platel - Out of Context
Demain, très tôt je pars pour Hambourg quatre jours. Dans cette ville portuaire que j'adore se tient le Tanzkongress 09, sorte d'anti-festival de la danse où pendant quatre jours priorité est donnée à la réflexion, les échanges, les questionnements plutôt qu'au spectacle. Une sorte de grand messe fréquentée en grande partie par les professionnels, danseurs, chercheurs, enseignants, chorégraphes, programmateurs, instutionnels. Quelques personnalités seront là pour présenter des pièces ou des ébauches : Jérôme Bel et Lutz Förster, mais aussi Alain Platel, Fabian Barba ou Richard Siegal. J'accompagne Agnès Benoit-Nader et sa librairie de danse ambulante Books on the move et je compte bien aller me saouler d'interventions et de discussions. Comme je ne sais pas vraiment à quoi m'attendre je préfère laisser parler les organisateurs. "Sous le mot d'ordre "Pas un pas sans mouvement" le festival se penchera sur la danse en tant que force publique effective douée de la capacité de façonner la société et de faire l'histoire. Dans ce contexte le programme se concentrera sur les thématiques suivantes : Comment les conditions de production, les modes de subventions et les stratégies de distribution peuvent-ils s'améliorer? Comment la danse peut-elle être mieux prise en compte par les canons de l'éduction et de la recherche? Comment transmet-on aujourd'hui l'histoire de la danse et à quoi ressembleront ses archives dans le futur? Basés sur des exemples concrets, des méthodes de travail novatrices en chorégraphie et dans l'enseignemen seront présentées et il sera discuté de l'influence du mouvement dans l'espace public et les espaces interculturels." C'est du 5 au 8 novembre, au Kampnagel, à Hambourg.
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jeudi 29 octobre 2009

Lutz Förster sans Pina

Photo © Anna von Kooij
Les cheveux blonds teintés sont tirés en arrière, le visage est fardé, son corps si élancé flotte dans un costume sombre à rayure. Rien ne vient distraire du visage et des mains de Lutz Förster, taches claires dans ce décor tendu de noir. "Vous savez, le grand, avec le grand nez". C'est ainsi que Pina Bausch l'avait décrit à son professeur de danse à l'école de Essen. Elle avait besoin de jeunes danseurs pour sa nouvelle production. Il avait 23 ans, elle était déjà établie. Il lui a consacré sa vie d'interprète malgré des escapades américaines aux côtés de José Limon ou Robert Wilson. Il est effectivement très grand Lutz Förster, son nez aussi mais ce sont les bras qui frappent. Démesurément longs, comme ceux de Pina, ils semblent avoir été créés pour s'agiter dans l'espace, prolonger la grace de l'épaule jusqu'à une main papillon. A 56 ans Lutz Förster ne danse plus beaucoup, enseigne surtout. Sa carrière d'interprète est derrière lui. Alors il se retourne, invité par Jérôme Bel à se raconter depuis les premiers cours de danse de salon jusqu'aux tournées internationales du Wuppertal Theater. Il se retourne et raconte, danse parfois. On se demande à quel point il a du chercher, travailler sa mémoire, retrouver le nom des pas. Ou si tout ça est gravé, comme un chanteur qui n'oublierait pas les paroles de ses premières compositions. Lutz Förster danse peu dans ce solo. Mais il n'abandonne pas l'espace, tient la scène avec trois fois rien de mouvement. Une chaise et un micro sont les seuls artifices mais il s'en saisit avec l'aisance d'un acteur de théâtre. Le danseur allemand nous parle en anglais, filtre étrange pour s'exprimer face au public berlinois. L'interprète n'est-il pas éternel apatride, cerné d'autres danseurs du monde entier, ballotté de compagnies en chorégraphes du monde entier, adaptable aux pas comme aux langues. Lutz Förster avoue qu'il aime "parler" sur scène, fulgurance apparue lors d'une des premières productions de Pina Bausch. Jérôme Bel se saisit de ce plaisir de se raconter pour continuer son cycle sur les interprètes commencé en 2004 avec Véronique Doisneau, danseuse de l'Opéra de Paris, puis Pichet Klunchun, danseur et chorégraphe thaïlandais et Cédric Andrieux. Je n'ai vu aucune de ces pièces alors je me contente de trouver magnifique cette idée de laisser parler les interprètes, de remonter le fil de leur histoire, d'avoir devant soi la vie d'un homme qui se raconte après s'être longtemps effacé derrière des figures d'exception. Dans une génération d'artistes où le soi devient inspirant, Jérôme Bel jette un regard touchant sur ces interprètes stars qui se sont mis au service d'un chorégraphe. C'est l'histoire d'un don de soi : de sa technique mais aussi de ses émotions, de ses improvisations. C'est le parcours d'un homme qui se construit au gré des rencontres et des hasards. Une critique allemande acerbe, Wibke Hüster, reproche au danseur de ne pas "expliquer pourquoi il a fait le choix du Tanztheater", ou de ne pas aborder son homosexualité. C'est que justement Jérôme Bel nous évite l'hagiographie, le pompeux discours des artistes qui se réinventent a posteriori. Lutz Förster n'offre pas une auto-grille d'analyse, il se contente de reprendre presque scolairement, les dates, les lieux, les répétitions, les productions. Tout ce qui fait la matière, le quotidien d'un interprète, aussi talentueux et demandé soit-il. Il lève à peine le voile de son intimité, parce que finalement elle est toujours passée après. Il est question de don, de soumission, de rebellion parfois. Lorsqu'il claque la porte en plein milieu d'une production de Pina il se trouve "enfantin", "capricieux" mais c'est bien tout ce qui lui reste de liberté. Au milieu des années 80 il a quitté pour quelques années Wuppertal, direction New York. Il danse entre autres pour la José Limon dance company, et puis c'est le moment de la rencontre avec Bob Wilson, si brillant, si talentueux, si séduisant. "Enfin un homme après toutes ces années à travailler avec des femmes" lance t-il. Mais malgré la distance, celle qui l'habite c'est Pina. Après les années folles new yorkaises, le danseur s'essouffle, le sida frappe ses proches. Il retrouve refuge à Wuppertal où Pina le reprend. Les choses ont changé, mais lui continue à lui dire "je veux danser tes pas bien sûr". Rien sur la mort récente de la chorégraphe. Par pudeur peut-être ou simplement parce que ce solo a été monté "avant". Mais en creux, c'est bien la relation entre un danseur et une chorégraphe qui se dessine, un quart de siècle de relations tumultueuses, lassées, fatiguées, ravivées, comme un vieux couple. On devine à son émotion, qu'à 56 ans, Lutz Förster danse maintenant au milieu des disparus. Ce solo est aussi pour eux.
"Lutz Förster" de Jérôme Bel a été présentée la semaine dernière au Hebbel am Ufer et sera également jouée lors du Tanzkongress 09 à Hambourg, le 6 et 7 novembre, au Kampnagel.

A lire la critique de
"Pichet Klunchun and myself" sur le site du Tadorne
Et celle de "Véronique Doisneau" en anglais sur le blog Reflection on dance
"Cédric Andrieux" sera présenté au festival d'Automne de Paris du 14 au 16 décembre au Théâtre de la Ville.
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lundi 19 octobre 2009

No Limits Festival - Anne Tismer, Judith et Lomé

Je revois encore cette actrice, menue, fragile au physique d'adolescente, qui vient sagement faire la queue pour un jus d'orange au bar de la Schaubühne après la représentation. Elle a un bleu à la tempe droite. Elle est encore livide-vide. Son regard n'accroche rien. Nora a fui par la petite porte, bafouée mais victorieuse. Anne Tismer a été grandiose pendant presque deux heures sur la scène de la Schaubühne. Une Maison de Poupée inoubliable, mise en scène par son compagnon Thomas Ostermeier. Deux ans après je la retrouve rayonnante, habillée de cette même simplicité au Ballhaus Ost, dans le cadre du No Limits festival. C'est ici qu'elle a trouvé refuge, du moins qu'elle a laissé derrière elle son habit d'actrice de l'année, sa réputation d'enfant terrible du théâtre allemand. Fini le théâtre pur, l'exposition médiatique. Au Ballhaus Ost, dans une petite rue délabrée de Prenzlauer Berg, au 4e étage d'un théâtre-loft, Anne Tismer laisse enfin éclater ses envies, sans diktat de metteur en scène, sans les codes et règles de l'Ensemble, ce théâtre de troupe à l'allemande qui lui fait horreur. "Les Théâtres d’état sont les héritiers du temps d’Hitler, le directeur de théâtre décide de tout, puis viennent les metteurs en scène les acteurs ne décident de rien, pas du tout libres, et puis tout en bas il y a les actrices. Dans mon premier théatre, on m’a virée très vite, parce que je refusais de faire ce qu’on me demandait". Elle est seule maître à bord, voyage, expérimente, écrit et joue toujours, à la limite, si belle et insaisissable. On la dit taciturne, renfermée, presque autiste. Je la découvre épanouie, souriante, disponible. Elle vient de présenter pour la première fois son projet Judith Lomeeiaahh! monté avec des artistes togolais au printemps et joué ici avec Marc Agbedjidji et Basile Yawanke.Elle y reprend l'histoire biblique de Judith, Nabuchodanosor et Holoferne, dans une fable moderne au milieu de cartons, d'objets de récupération, où Judith s'est transformée en homme noir. "Nous avons monté ce projet en mai dernier à Lomé avec 12 artistes africains. Pour Berlin, je n'ai pas pu faire venir tout le monde ça coûtait trop cher. Mais on a eu des problèmes de visa, Jean Frederic Batasse, un des trois artistes invités n'en a pas eu. Il a du rester à Lomé." Restent Marc et Basil, artistes togolais reconnus dans leur pays mais aussi en Afrique. "Ils ne connaissaient pas l'histoire de Judith. Alors je leur ai raconté l'histoire et on a imaginé comment on pouvait dire chaque scène en une ou deux phrases". Leur Judith Lomeeiaahh résonne aussi de la modernité et des douloureuses relations entre Europe et Afrique. On y entend des choses sur les barrières, le pillage, l'esclavage. Un voyage initiatique vers Babylone. Nous sommes là assis autour d'eux, il n'y a aucun effet de lumière, pas de costume, juste quelques traits peints à même le visage. Les mitraillettes sont en carton, les giclées de sang des pelotes de laine rouge. C'est d'une naïveté déconcertante et même temps il s'en dégage une énvergie vraie, sincère, une pulsion des corps touchante.En parallèle, Anne Tismer est Judith dans une production du Staatstheater de Stutgart. "Quand on m'a demandé d'y jouer, c'était la version de Hebbel. j'ai dit d'accord mais en y ajoutant mes propres textes. Je pensais qu'on pouvait encore travailler sur ce sujet et ajouter d'autres choses plus contemporaines."
Ce spectacle a été présenté dans le cadre du No Limits festival dont le slogan est "franchir les frontières esthétiques, thématiques, sociétales". Un rendez-vous où se croisent artistes professionnels et amateurs, valides et handicapés, donnant à voir un monde artistique de l'étrange, loin de toute normalité. J'ai été très impressionnée jeudi soir par les deux pièces présentées en ouverture du festival.
Le chorégraphe coréen Nam Jin Kin, danseur entre autres pour les Ballets C. de la B., Meg Stuart, Rui Horta et Sidi Larbi Cherkaoui, a présenté deux duos, le premier avec une jeune femme "Story of B". Une histoire de rencontre, de frustration, de solitude, un beau moment de danse violent et doux à la fois où les deux corps se cherchent sans jamais trouver l'issue. Dans le deuxième morceau "Brother" Namjin Kim danse avec son frère handicapé Sung Gook. C'est magnifique. Très vite la peur de l'exploitation émotionnelle s'éloigne, Sung Gook avec son corps dégingandé, ses pieds en dedans, ses mouvements saccadés, danse vraiment. Il joue, accompagne la chorégraphie de son frère, lui vole la vedette dans des transes explosives. Namjin Kin offre un moment d'intimité où il confesse la violence, l'agacement, la tristesse, les joies simples aussi. Son frère n'est jamais un faire-valoir artistique, mais un acteur véritable d'une pièce que l'on peut appeler duo. Les deux musiciennes qui accompagnent les danseurs sont sublimes également.
No limits festival continue encore jusqu'au 25 octobre, on suggère de ne pas rater entre autres la venue de Mat Fraser ce week-end.

Anne Tismer pour aller plus loin :
Anne Tismer jouera en France le 21 octobre, au centre culturel de Taverny (95) le spectacle mis en scène par Lars Noren "20 novembre". Et les 4 et 5 février 2010 à Valence, au Théâtre de la ville, avec "Négresse" de Franz Xaver Kroetz.
Un portrait dans la Libre Belgique en mars dernier
Une longue interview remontant à 2004 (en allemand) parue dans Die Zeit
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mercredi 30 septembre 2009

Petit guide de l'agité culturel dans Berlin post-électoral

Quelques affiches électorales trainent encore, la tête de Yusuf Bayrak ne fait même pas la gueule de n'avoir raflé qu'1,5% des voix à Neukölln, et Merkel affiche un sourire empreint de (fausse) modestie à Charlottenburg sûre désormais d'avoir le Kraft pour quelques années encore. Voilà, les élections c'est fait, rien de glorieux, mais on ne s'attendait pas vraiment à autre chose, non? Dimanche soir, le Deutsches Theater annonçait sobrement les scores sur un tableau de fortune sur les marches, pendant que je m'engouffrais dans la Kammerspiele. Herz der Finsternis au programme, adaptation du roman de Conrad, Au cœur des ténèbres, par le tout nouveau "Hauptregisseur" de la vénérable institution berlinoise Andreas Kriegenburg. C'est cette pièce qui a ouvert la saison du DT, c'est cette pièce qui devait marquer la nouvelle Hamburg touch, puisque Kriegenburg est venu sous la houlette de l'ancien directeur du Thalia Ulrich Khuon, aujourd'hui Intendant du Deutsches Theater. Autant dire que l'accueil berlinois a été froid. Le mien également. Après le mythologique récit de Conrad, après le colossal Apocalypse Now, il fallait tenir la route. Ce fut plutôt une dé-route. Comme celle du SPD. Mais Berlin se reprend, et étire son week-end pour cause de fête nationale le 3 octobre, ou plus exactement de fête de la réunification. Mon GPS à bons plans a repéré de quoi suroccuper les quatre jours à venir : une fête géante avec le Royal de Luxe, Shannon Wright au Magnet, la première du Woyzeck de Robert Wilson/Tom Waits/Kathleen Brennan mis en scène par la jeune Jorinde Dröse au Deutsches Theater, le décapant Dritte Generation pour grincer des dents à la Schaubühne, Le wall de Pink Floyd transformé en road-theater dans Berlin aux Sophiensaele, René Pollesch et sa Ruhr Trilogie à la Volksbühne, le Vent du nord qui souffle sur le Hebbel am Ufer, Prejlocaj qui revisite Blanche Neige au Deutsche Oper, l'ouverture avec Rachid Taha du Francophonic Festival à la Kesselhaus, l'expo Modell Bauhaus qui ferme ses portes dimanche, Pélléas et Mélisande de Debussy joué au Neuköllner Oper. N'en jetez plus, et pourtant.... Il y a tellement d'autres choses. Voilà ce que j'ai déjà vu les jours derniers, et que je conseille, ou non.. J'ai revu le Dritte Generation de Yael Ronen, metteure en scène israélienne, et je ne le regrette pas. Courez voir cette thérapie de groupe judéo-palestino-allemande, qui ne laisse pas le public de côté. Ca dérange, ça grince, ça soulage. Mais j'en avais déjà parlé là. C'est jusqu'au 4 octobre tous les soirs à 21h, à la Schaubühne.Hier soir, Angelin Prejlocaj m'a émerveillée avec son Blanche Neige (Schneewitchen en allemand) donné au deutsche Oper. Pourtant Justifierle premier quart d'heure m'a fait craindre le pire. Il a voulu se frotter au ballet classique, et malgré une introduction envelopée de sobre noirceur, les scènes de cour avec roi/princesse, courtisans et pirouettes semblait ramener à une époque révolue. Mais heureusement pour le conte, Blanche Neige quitte le chateau, et Prejlocaj les convenances.Les décors imaginés sont à couper le souffle, cette forêt sombre où filtrent quelques rais de lumière, ce tronc d'arbre dont les cavités autorisent à la plus époustouflante des scènes aériennes.Il travaille avec des danseurs classiques et respecte ça, tout en apportant sa touche, et en profitant des budgets faramineux pour nous éblouir à coups d'illusions, de décors magnifiques. Les costumes signés Jean-paul Gaultier sont à la hauteur à part cette pauvre Blanche Neige qui se retrouve drapée dans un string-pagne sans grâce. Prejlocaj respecte aussi à la lettre le conte des frères Grimm, c'est narratif, on se rend compte que finalement on connait l'histoire par coeur. Mais pour parler danse, les danseurs sortent de leur carcans, les pirouettes s'effrondrent par terre. Ce pas de deux avec une morte entre le prince et Blanche Neige est le point d'orgue de cette alliance entre la virtuosité des danseurs et l'identité forte de Prejlocaj. Il y a cependant cette musique souvent trop forte, mal équilibrée, dont on comprend mal pourquoi elle n'a pas été jouée en direct par un orchestre. Beatrice Knop qui danse la mârâtre set fabuleuse sculptée dans la robe sexy de Gaultier. C'est elle qui rompt magnifiquement le charme dans un dernier solo endiablé. A voir le 2 octobre au Deutsche Oper, 19h30.
J'en reviens à ma petite déception de la semaine : Herz der Finsternis. Andreas Kriegenburg fait le choix de laisser parler le texte, l'adaptation comporte très peu de dialogue, beaucoup de récitations, de préférence en chorale. Un dire-ensemble qui s'avère poussif, artificiel. On perd alors de vue la chair du roman, son incroyable noirceur, son aura mythologique. Il y a pourtant de très belles images façonnées là, comme ces six marionnettes géantes, squelettes noirs faméliques, symboles d'une Afrique pillée, ou ces trois murs blancs "psychiatriques" où la raison n'a plus cours. Mais la troupe des sept acteurs semble engluée dans le texte presque autant qu'elle est dans la glaise qui recouvre corps et visages. Le personnage de Kurtz n'a pas assez de charisme ni de mystère, Marlow demeure désespérément seul malgré les six voix qui le portent dans son voyage au bout de l'enfer. Au Deutsches Theater, c'est plutôt la première de Woyzeck demain soir qui retient mon attention. Le concept est de Robert Wilson, les chansons ont été écrites et composées par Tom Waits et sa compagne Kathleen Brennan et la pièce montée en 2000 au Berliner Ensemble. Aujourd'hui c'est la jeune Jorinde Dröse qui s'y frotte pour sa première pièce au Deutsches Theater. Le rock trouble de Tom Waits pour revoir la pièce inachevée de Büchner. Ca devrait valoir le coup. J'allais oublier, le DT ouvre ses portes, ses coulisses, ses salles de répétition aux visiteurs le 4 octobre à partir de 14h. On devrait pouvoir y croiser comédiens, metteurs en scène et techniciens. Woyzeck première le 2 octobre au DT, Herz der Finsternis, le 7, le 13 et le 17 octobre.
Découverte réjouissante la semaine dernière au Heimathafen de Neukölln, un tout jeune théâtre géré par une troupe qui a décidé de faire une scène locale, innovante et en même temps attachée à son quartier. Samedi soir la salle était encore pleine à craquer pour la pièce à succès de cette petite scène, Arabboy. Une adaptation du roman-docu de Güner Balci, travailleuse sociale de Neukölln. Dans ce scarface à la sauce berlinoise, un petit malfrat d'origine kurdo-palestinienne, y traine son désoeuvrement avant de basculer du côté sombre : proxénétisme, viol, vols, trafic, prison. La trame en elle-même n'a rien de très original, penche parfois même dans le cliché même si elle a le mérite de poser un regard froid et sans psychologie sur cette histoire personnelle dramatique. La metteure en scène Nicole Oder s'en tire avec intelligence, choisit d'accélérer toujours plus le rythme, sans jamais qu'on reprenne son souffle. Cela aurait été impossible sans la prestation époustouflante des acteurs. Un trio explosif : le héros joué par le tout jeune Hüseyin Ekici, 18 ans, tout en énergie et en puissance, et deux électrons sensationnels qui endossent pas moins de 17 rôles annexes. Inka Löwendorf et Sinan Al-Kuri font de cette pièce un moment exceptionnel, où jamais la tension ne retombe malgré un décor réduit au strict minimum et aucune sortie de scène. Inka Löwendorf joue les caméléons sans transition entre un petit malfrat qui vit dans l'ombre du copain grande gueule, une mère voilée dépassée par la violence de son fils, une juge pour mineurs à mille lieux des réalités du quartier, une jeune fille violée, une midinette fleur bleue, un vieux réparateur de chaises au parler berlinois. Dans ce jeu de métamorphose elle nous étourdit, gardant elle toujours le cap. Ce week-end pas de représentations d'Arabboy, le Heimat Hafen se consacre à un festival de slam, et Inka Löwendorf, entrée dans la troupe de la Volksbühne, joue dans Der Bauch, de Kurt Bartsch, une comédie familiale made in DDR que je n'ai pas encore vue mais qui semble faire le régal des critiques (et ça n'est pas si fréquent à la Volksbühne). Pour René Pollesch et sa Ruhr Trilogie, dont la Teil 2 est à voir en ce moment dans le théâtre de Castorf, on y reviendra plus tard, mais à conseiller aux passionnés de cabaret post-industriel.
Pour ce que je n'ai pas vu, mais que je conseille : la balade en bus sur les traces du mur et de Pink Floyd au nom interminable 400asa Sektion Nord Der Sumpf. Europa Stunde Null programmée jusqu'à samedi par la Sophiensaele, le Nordwind festival accueilli par le Hebbel am Ufer où théâtre, danse, installations, performances, concerts venus des pays du Nord se déclineront à la Hau 1, 2 et 3 jusqu'au 9 octobre. Rachid Taha vient ouvrir le Francophonic Festival avec un concert ce soir à la Kesselhaus. Jusqu'au 18 octobre on y verra aussi Peter Van Poehl, Oshen, Mansfield Tya, Sebastien Schuller ou Stuck in the Sound.
S'il reste du coeur et de l'énergie dimanche soir la sombre Shannon Wright sera au Magnet pour un concert intime. Je ne garde pas un souvenir indélébile de son passage à Bordeaux il y a deux ans, trop timide, trop effacée derrière sa grande frange mais la voix ferait frissonner n'importe qui. Pas non plus encore écouté son dernier album Honeybee girls qui vient de sortir, mais Flight safety et Let in the light sont des petits bijoux.
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lundi 21 septembre 2009

La Wee dance company fête ses 10 ans au Tacheles


Ils ont l'air sorti d'un autre temps ces danseurs avec leur chapeau melon, leur costume gris, leurs pas calés les uns sur les autres. Un peu poètes, un peu ringards, un peu modern jazz, un peu acrobates. Ils appartiennent tous à la Wee dance compagny qui fête ses 10 ans au Tacheles, le touristico-squat de Mitte. Jusqu'au 11 octobre ils y rejouent leurs pièces anciennes et présentent leur dernière création Schwarz, ohne Zucker. Elle jure cette compagnie dans le paysage contemporain berlinois. Loin des grandes fresques épurées de Sasha Waltz, des expérimentations du Dock 11, des hybridations des Sophiensaele, du grand spectacle à la Constanza Macras, la Wee dance company semble avoir gardé un esprit 80s modernjazz, où les mouvements s'exécutent encore ensemble, les solos sont des tour de force. Autant le dire tout de suite, ce There is Time vu mi-septembre au Tacheles ne m'a pas beaucoup touchée. L'ensemble - 6 danseurs sur scène - est bancal, les interprètes manquent de personnalité, les pas de deux ou de trois se répètent avec ennui. La Wee dance Cie a toujours revendiqué cette place "d'enfant terrible" selon le communiqué de presse - je dirais plutôt sage- , mais effectivement à contre-courant de ce qui se fait à Berlin. Comme son nom l'indique There is time, pièce créée en 2005, explore la notion du temps. Les horloges, les moments de la journée, le passé, le futur, enfin tout ça nous est asséné à grands coups d'allusions pas fines, et de vidéos naïves, pour ne pas dire un brin gnan-gnan. La compagnie se revendique "poétique", et il y en avait effectivement dans quelques images et la belle mise en lumière. Ce duo accroché au plafond, qui balance au-dessus de nos têtes, cette femme seule sous une douche de sable, ce duo qui joue avec un ballon baudruche. Les moments les plus forts sont ceux où enfin le danseur se dévoile, accepte enfin de donner chair à son personnage plutôt que réciter des pas appris et répétés en groupe. Dan Pelleg et Marko E.Weigert sont les deux chorégraphes. Ce soir-là ils sont aussi sur scène, pas plus émouvants que les autres. Cependant la salle était bien belle, au premier étage du Tacheles, avec ses murs bruts et ses plafonds si hauts. Manque de bol, le Zapata juste en dessous a commencé son concert avant la fin de la pièce. Mauvais rock comme bande de son sourde là où There is time tentait la délicatesse. C'est aussi ça, jouer dans des vieux squats.
La Wee dance company présentera Schmetterlingsdefekt du 25 au 27 septembre et Schwarz ohne Zucker du 1er au 11 octobre.
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jeudi 17 septembre 2009

Vivienne Newport sous la nef de béton du Trésor

Avec “Fragments of time still passing” la chorégraphe Vivienne Newport convoque les esprits du passé berlinois dans un lieu extraordinaire. Pour y arriver on contourne les locaux de Vatenfall, on arrive sur le parking du Trésor, temple techno berlinois. Mais au lieu de descendre, on reste au rez-de chaussée. Et nous voilà dans un hangar désaffecté, nu, brut. Ce théâtre est vertigineux. 22 000 m2 de béton sans fenêtre, cathédrale aveugle sur trois étages, à l’abandon depuis la construction du mur. C’est le décor qu’a choisi la chorégraphe d’origine anglaise Vivienne Newport, ex-danseuse solo de Pina Bausch, pour raconter un pan de l’histoire berlinoise et faire évoluer ses cinq danseurs. “Nous cherchons en nous ce qui peut surgir du passé” explique t-elle. Le passé, il suinte par tous les murs de ce lieu jamais terminé. A deux pas de la Spree, le hangar avait un destin industriel qui s’est arrêté net en 1961 avec la construction du mur de Berlin à quelques mètres de là. Aujourd’hui les vibrations du Trésor, club techno légendaire, résonnent dans la cave en-dessous.La pièce s’ouvre sur un dialogue suspendu. De chaque côté du hangar, une femme et un homme se font face sur deux balcons de béton. Il lui raconte son rituel matinal, elle lui répond “bêtises”. Au rez-de chaussée les autres danseurs s’éparpillent dans des flaques lumineuses. Fragments of a time stil passing se regarde debout autour de trois hommes et cinq femmes se heurtant à un décor gigantesque, indomptable. Sous l’énorme lune baudruche, les spectateurs s’avancent, circulent autour d’eux, se laissent guider par les lumières qui tronçonnent cette scène démesurée. Les regards embrassent l’espace, cherchent d’où viennent les voix, où bougent les corps. Pendant les deux heures de ce parcours industriel, Vivienne Newport ne cessera de composer et recomposer des tableaux basculant entre vies ordinaires et réminiscence de l’histoire. Dans leurs micros les danseurs lancent des bribes de conversation sur la maternité, les relations de couple, la jalousie, le travail. Puis par touches abstraites convoquent la grande histoire. Il y a cette scène bipolaire où les phrases résonnent sans conviction : “Je suis communiste parce que” lancent les uns, “Je suis capitaliste parce que”. Puis cette longue procession où chacun fredonne un refrain de l’année 1961. Tout à coup la transe techno qui résonne ici presque tous les soirs rattrape le passé. Le son explose et les danseurs abandonnent leurs corps sur les rythmes métalliques, défoulement sans contact, froideur et démence. Il se dégage de ce ballet étrange une incroyable énergie. Les danseurs - avec une mention spéciale au troublant Douglas Bateman - tous expérimentés, évoluent avec puissance dans ce décor inhumain. Vivienne Newport semble ne pas les diriger. En chef d’orchestre, elle trace des lignes, conduit les échanges, supervise les déplacements. Le reste appartient à chacun. Chaque danseur semble désespérément chercher sa place. Finalement, dans ce cube de béton aux dimensions si écrasantes, c’est dans leur confrontation aux autres et au milieu de la ronde du public qu’ils la trouvent.
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lundi 14 septembre 2009

At.Tension festival : théâtre de rue sur piste d'aéroport soviétique

Le week-end dernier l'ancien aérodrome de Lärz, vers le lac de Müritz, à deux heures de Berlin, accueillait le At.Tension festival, troisième édition. Pour ceux qui connaissent le furieux Fusion festival, ça se passe au même endroit, en beaucoup plus calme. Quelques milliers de personnes, une quarantaine de compagnies venues du monde entier et un sacré site où les scènes se cachent sous des bunkers où les piste d'atterissages servent de décor extérieur. Plaisir d'une programmation pas trop chargée. Si on reste trois jours, tout est à peu près visible. Au gré des hangars, des bunkers et des spectacles en extérieur on a pu voir du drôle, du poétique, de la danse et du cirque, du rue et du plus intime. Mention spéciale à la Banda venue d'Espagne et l'absurde et hilarant spectacle Invisibles.
Est-ce l'heure tardive à laquelle on y a assisté (après quelques bières...) qui nous a fait tant rire? Va savoir, mais avec trois fois rien, les deux compères manient avec brio l'art du oneman show, du travestissement et du non-sens. Parce que cette histoire de personnages invisibles n'est qu'un prétexte à multiplier les scènes. La vidéo sert de décor. Le compère Xavi qui ne dit pas un mot, saute d'une tenue de tennisman à une moustache bollywood. C'est potache mais terriblement bien maitrisé.
Autre compagnie espagnole Senza Tempo. On les retrouve en extérieur avec pour décor une caravane, un bar et la nuit qui emporte les personnages dans un espace temps irréel. Les ailes de l'ange sur la caravane, l'actrice nostalgique en tutu, les errances nocturnes dans un espace clos, autant d'images qui nous ramènent aux ailes du Désir de Wenders. Les personnages sont outranciers, les chorégraphies chargées d'électricité sexuelle. Les images projetées sur la carlingue construisent des ambiances magiques qui constrastent avec l'ivresse pathétique de la nuit qui n'en finit pas. Du Tanztheater à la Pina, sans la virtuosité des danseurs. Mais il y a une énergie pétillante et une ambiance cinématographique très belle là-dedans.Dans un tout autre genre "Pandora Frequenz" joue la carte de l'abstraction et du conceptuel dans un solo magnifiquement porté par Antje Töpfer. Elle est grande blonde, avec des grandes épaules. Femme puissante et carrée, au visage obstiné. Elle déroule un spectacle de boites de pandorre en corps fragmenté. Son "körperkollage" prend tout son temps. La bande son lancée en direct est majestueuse. Choix audacieux du festival de présenter en théâtre de rue une œuvre aussi difficile et exigeante.
A peine sortis c'est d'ailleurs l'ambiance cirque forain qui nous accueille avec les français des Humains gauche. Caravane toujours mais nez de clowns et autodérision pour le spectacle "Il pleut dans l'omelette". L'actrice fait des efforts pour parler allemand et anglais (très mal), et moi ça me fait rire un peu plus. Il y est question d'un chef de troupe bête et méchant et de pieds nickelés pour acrobates, parmi eux Moumoute, la seule femme du spectacle, le bouc émissaire. L'humour troisième degré très politiquement incorrect (le gros méchant pointe les enfants du public avec son flingue en plastique, rabaisse sa femme à longueur de temps et la traine par les cheveux) ne semble pas correspondre à l'humour allemand. Un remix des Deschiens qui auraient croisé Kusturica, bien huilé, bien géré.
L'univers des Ton & Kirschen m'a touché aussi, de cette grâce un peu bricolée. Les membres de la troupe manipulent toutes les langues, recourent aux instruments et machineries un peu de bric et de broc, c'est d'une jolie poésie à l'ancienne. Déception par contre avec le théâtre de masque de la Cie toulousaine Ceux qui ne marchent pas sur les fourmis. Gageure de résumer la guerre d'Espagne en un peu plus d'une heure. Sur scène, l'histoire se déroule comme prévu, sans accroche, sans grandes idées fortes. On s'ennuie, on s'agace d'une bande son qui ne fait que renforcer le trait déjà gros. Les masques sont beaux, c'est déjà ça.
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dimanche 30 août 2009

TANZ IM AUGUST Anne Teresa de Keersmaeker, too long Song

© Hermann Sorgeloos
Il y avait des airs de kermesse version Fame aux alentours de minuit au Palais de Podewill. Dans un concert-cabaret exhutoire, les huit danseurs de la Cie Rosas chantent enfin toute la musique muette de The Song, la pièce d'Anne Teresa de Keersmaeker, présentée trois soirs au festival. Elle est là d'ailleurs The chorégraphe belge au planning booké jusqu'en 2011. Saviez-vous qu'elle pouvait tirer trois sons d'une clarinette? Et improviser des "choré" sur des standards des Beatles? Qu'elle pouvait se tordre de rire face aux facéties de ses danseurs qui se lâchent enfin après trois jours de représentation? Nous aussi on rit, pris dans ce tourbillon potache débordant de vitalité. Au bout d'une heure de ce cabaret presque improvisé, on se rend à l'évidence : ces beaux mâles savent tout faire - chanter, jouer, danser - et surtout maitriser les ficelles du SPECTACLE, oserais-je du DIVERTISSEMENT. Ahhhhhh, l'affreux mot est lâché. Et pourtant si, si. Regardez, le public survolté en redemande. Le danseur-pianiste ne veut plus lâcher son numéro de Jerry Lee Lewis. Sur scène on s'avale bière sur bière dans une attitude très rock'n roll. Visiblement heureux. Oubliés les soupirs impatients, les portes qui claquent et les applaudissements timides à la fin de leur première "Song", celle qui a duré plus de deux heures sur la scène du Hebbel am Ufer. Berlin pas plus que Paris n'a goûté la nouvelle pièce d'Anne Teresa de Keersmaeker, du moins pas sur sa longueur. Trois fois on a cru à la fin de la pièce, trois fois les danseurs sont réapparus, relancés une fois de plus dans leur interminable ballet. On avait vu tant de fins possibles. Quand l'unique élément de décor, grand folio d'alu, tombe sur le sol dans un bruissement léger, quand les danseurs usent leur énergie sur un Helter Skelter hurlé dans les enceintes. Mais non, pas encore, pas tout de suite. Vous avez envie que cela cesse, vous croyez vraiment que j'ai déjà tout dit, alors je vais prendre un plaisir cruel à prolonger votre impatience, bande de spectateurs ignards qui ne comprenez rien à mon propos, semble nous dire la chorégraphe. Qu'on s'entende bien, ce n'est sûrement pas là son propos, mais c'est ce que cette fin à rebondissements laisse comme goût. Rallonger, énerver, prolonger un état qui n'avance plus depuis longtemps, est-ce cela de la radicalité? Elle n'avait pourtant pas besoin de nous convaincre de la beauté de sa danse Anne Teresa. On est tout acquis à la précision fluide, à la beauté des courbes des déplacements, à l'énergie de ce bel ensemble très mâle (l'unique danseuse femme, Eleanor Bauer est absente, blessée). Chaque danseur est incroyable, tous ensemble ils sont magnifiques. Comme à son habitude la chorégraphe parvient à faire ressortir huit individualités fortes tout en les rendant indispensables à l'harmonie du tout. Dans cette Chanson des corps, Anne Teresa de Keersmaeker a renoncé à la musique, si présente dans le reste de son œuvre, mais pas son univers si bien agencé. Ordre physicien, précision mathématique d'une mise en espace des corps comme autant d'électrons libres mais rattachés à leur noyau. Jamais rien de s'arrête, ou presque, la course comme respiration, le cercle comme figure, la cassure comme rythmique. Tour à tour ces mecs s'observent, s'interrompent, se bousculent, trouvent enfin leur place dans le miroir des autres. Une femme gravite autour d'eux. Céline Bernard, bruiteuse, qui double avec une chaussure, un frottement, un tissu, les impacts au sol. La danse est musique. A moins que cela ne soit l'inverse. ATK semble hypnothisée par son propre univers, à la recherche d'un mouvement perpétuel qui pourrait ne jamais s'arrêter... Et qui finit par tourner en rond. Anne Teresa de Keersmaeker a oublié de tisser une trame à son bel échafaudage. Sans dramaturgie, sans grande suprise - on ne peut pas dire que son langage chorégraphique se renouvelle -, sa pièce se disloque dans un flot de lumières blafardes, grises, froides dont on voudrait bien s'échapper. Sa chanson bégaie. Le disque Rosas est rayé.
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lundi 24 août 2009

TANZ IM AUGUST Daniel Linehan : derviche tchatcheur

© Jason Somma
Dans un Podewill labyrinthique, les surprises émergent à tous les étages. Coeur du festival, le vieux Palais délaissé des alentours de l'Alex tombe les cartes des propositions les plus étranges/iconoclastes. Hier soir le bruit s'était propagé : "il faut aller voir ce jeune Daniel Linehan, il parait que c'est génial". Cédant à la rumeur, j'ai ajouté la performance pas prévue à mon programme. 35 minutes de tournis. Il a l'air d'un adolescent dans son jean/T-shirt blanc so new-yorkais (impossible de trouver son âge même en fouillant). La salle est pleine à craquer, je fais partie de ceux qui entourent la scène où le performer tourne tel un derviche. Mais là où les tourneurs cherchent la transe et l'abandon, Linehan reste dans le contrôle total. Tout démarre dans le silence. Il tourne très lentement sur lui-même, prend le temps de prendre possession de l'espace, du public. Son regard n'évite personne. Sa voix se lance en même temps qu'une bande enregistrée. Doublage résonnant. Il parle presque tout le temps. Dans un slam répétitif il nous explique "that is not about everything". Ceci n'est pas une thérapie, ceci n'est pas de l'endurance, ceci n'a rien à voir avec l'Irak, ceci n'a rien à voir avec l'Afghanistan, ceci n'a rien à voir avec moi.... Lente énumération négative, fourre-tout interrogatif qui s'auto-questionne sur le sens de la performance et du mouvement. D'une étonnante lucidité, drôle aussi parfois, ce tournis construit un espace circulaire et hypnotique. Les pieds de Daniel Linehan sont le centre du trou noir qui nous happe de sa force centrifuge. Ses mots montent s'échappent, son corps dessine des mouvements subtils. Et nous sommes bien obligés d'adhérer. L'énumération slamée, un peu facile, frôle la vacuité. (tout énumérer en négatif c'est tout dire et donc ne rien choisir). Daniel Linehan feint la posture du doute. "Je tourne pour éviter le regard des spectateurs" explique en substance le danseur. Mais il se dégage trop d'assurance créative de ce visage adolescent pour qu'on y croit. Nous sentons qu'il sait qu'il séduit. Fausse modestie pardonnée tant la vitalité est belle. Le derviche speaker s'arrête net à la fin du spectacle, sans avoir l'air phsyiquement affecté par son propre mouvement un peu fou. Nous par contre en avons encore le tournis. Il nous faut son signe de la main pour nous indiquer que c'est fini. Touché. Ceci est de la danse.
23h, Podewill n'a pas encore lâché tous ses trésors. Gérald Kurdian prend le micro pour un show intergalactique "1999", en franglais incredibly hilarant. Devant son piano bidouillé, il nous joue la partition d'une BO de film d'horreur de série b filmé en direct. The Menace des extraterrestres plane sur la terre. Leur cible : the house of the hero and his wife. The military base of the devil prépare the fight. A chaque scène Kurdian nous bidouille une chanson en homme orchestre multimédiatisé. Ratages assumés, cheap side of the rock. Un petit bijou de spectacle, arty mais pas chiant, bidouillé mais savant. Ses morceaux au piano tirent vers Lou Reed ou Bowie. Conteur gaffeur, improvisateur, le monsieur sort en plus un putain de chant juste, d'une voix qu'il module comme il le veut. Je ne peux que conseiller d'aller consulter ses dates de concert ici. Son disque c'est "this is the hello monster". Quant à moi, je vais peut-être récidiver ce soir mon errance podewillienne.
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samedi 22 août 2009

TANZ IM AUGUST 40 ans après, la géniale parade d'Anna Halprin

© Bertrand Prevost
Tanz im August aime à célébrer les chorégraphes américains new yorkais. Trisha Brown, 73 ans, était présente l'an dernier pour une admirable rétrospective de son œuvre. Cette année le festival recule encore d'une génération. Anna Halprin a 88 ans. Trisha Brown a été son élève, comme Simone Forti ou Yvonne Rainer (invitée de l'édition 2007 du festival). Née en 1920, Anna Halprin vit toujours et continue de créer, d'enseigner. Elle occupe une place à part dans la vague de chorégraphes new-yorckais. D'abord parce qu'elle a été pionnière. D'autre part parce qu'elle s'est rapidement mise en retrait des mouvements, écoles, chapelles et a fui New-York pour la Californie. Radicale, humaniste, elle est entrée dans la légende de la danse contemporaine. Sa pièce Parade and Changes, créée en 1965, fait partie du mythe. Interdite sur les scènes américaines pendant 25 ans, elle avait dynamité les codes de la danse et de la théatralité. De très jeunes danseurs s'y mettaient à nus, non dans une attitude provocante, mais dans un mouvement ancré dans les gestes du quotidien : marcher, s'habiller, se déshabiller, courir, se regarder. Parade libératrice tout autant que célébration collective, Parades and changes prenait pour ancrage chorégraphique les fameux Scores de la chorégraphe, autrement dit des partitions où l'idée du mouvement est lancé, mais pas son interprétation. Ainsi, chaque représentation devenait moment unique. Dans ce re-make, plus de quarante ans plus tard, la chorégraphe Anne Collod a respecté ces codes et scores, retravaillé sous la direction d'Anna Halprin, et avec le compositeur de la pièce d'origine Morton Subotnick. A la différence que les danseurs choisis n'ont plus l'insolence de leur 20 ans mais l'assurance et la sérénité d'artistes reconnus. Alain Buffard, Anne Collod et Boaz Barkan, avaient déjà travaillé avec la chorégraphe, les trois autres DD Dorvillier, chorégraphe et danseuse américaine, Vera Mantero, performeuse portugaise et Nino Bizarro danseur et chorégraphe portugais, sont des habitués des scènes. Toutes lumières dehors, la pièce commence par des "je me souviens" à la Pérec, à nos côtés, éparpillés dans la salle. Costume noir strict, veste blanche, l'habit est androgyne exprès. Déshabillage et rhabillage se font lentement, les yeux dans les yeux, avec le sourire. Comme s'ils désamorçaient toute gêne. Collod respecte l'héritage Halprin. Le quotidien nu, le corps en mouvement sans artifice, mais avec ce je ne sais quoi qui nous rappelle que nous sommes sur une scène. Un grand tissu blanc, flotte derrière telle une voile. Les danseurs le contournent, s'y cachent, réapparaissent. Parades joyeuses, énergiques, mouvement sur et hors la scène dont on entend les pas même lorsqu'ils ont disparu de notre champ de vision. La circulation n'oublie aucun recoin de la Hau 2. Même le décor nous arrive au-dessus de la tête. Le tissu blanc tombe tout à coup, la scène aussi se déhsabille. Les corps nus sont livrés là dans un espace tout noir. La lumière se fait jaune et voilà les danseurs recouverts de papier qu'ils déchirent. On ne distingue plus que des membres , des bras qui attrapent, des dents qui mordent, des mains qui pincent. Beauté saisissante d'un groupe en cohérence. La toute dernière parade sera celle ritualisée du déguisement. De tulle et de tubes, Vera Mantero se fait sorcière moderne. La tête de renard entre les seins lourds de DD Dorvilliers, une fourrure noire enserrant ses hanches, c'est une vision chamanique. Au jeu de cette cérémonie de travestissement, Alain Buffard porte le plus loin la tendance caméléon. Vertgineuse démarche sur escarpins rouges, pour finir en extraterrestre orange boiteux. Plus la scène s'étire, plus on se prend au jeu. Délice d'un rituel partagé, entre les danseurs et avec nous, spectateurs. Quand enfin les danseurs se défont de cette masse de vêtements devenue pesante c'est pour se grimer à même la peau. Retour au bleu, au vert, au rouge. Aux éléments primaires, à la sauvagerie de l'homme. Mais sur les ventres c'est parfois des sous-vêtements qu'on dessine... On ne sait dire ce qui provient de la partition première de la pièce, ce qui est re-visité. L'esprit des 60s est là, à travers la musique sucrée comme une madeleine des jours heureux des Beach Boys, l'absence de peur ou d'angoisse. Le visage de DD Dorvillier résume tout ça à lui seul. Un mélange de naïveté, d'épanouissement, de malice et de confiance. Le dialogue est ouvert, toujours, les danseurs n'assènent rien, ils se regardent, nous regardent, régénérant nos batteries, nous gonflant à l'optimisme. Anna Halprin appelait cette pièce "La cérémonie de confiance". Anne Collod est parvenue à retrouver cet esprit dans une époque qui s'y prête moins. Par quel miracle? Charme de l'original, génie de l'intemporel, beauté des images ou intelligence des interprètes? A bien y réfléchir "Parades and changes" nous vient bien d'une époque, celle des années 60 et du temps des possibles. Et il s'agit bien d'un miracle qu'en 2009 nous arrivent intacts ces corps nus, cette mise en scène du quotidien, exploités depuis lors jusqu'à écoeurement par la scène contemporaine. Rien de dénonciateur, rien de rabaché. Simplement une énergie collective, mêlée au plaisir et à l'innocence. Moi qui n'avait jamais rien vu d'Anna Halprin, j'ai également découvert le très beau documentaire de Andy Abrahams Wilson, consacré à la chorégraphe et ses performances en milieu naturel. A 80 ans, Hanna Alprin semble toujours en quête. Chrysalide prise dans le flot des vagues, momie blanche face au vent et au ciel, animal masqué lové dans le racines d'un arbre centenaire, elle multiplie les performances artistiques à la recherche d'une communion avec les éléments. Cette quête frappée de mysticisme ne tombe jamais dans le ridicule. Parce qu'elle est trop sincère et parce que ce corps octogénaire semble effectivement trouver sa place là entre terre et mer. Parfois ressurgissent les petits ronchonnements d'une vieille dame de plus de 80 ans. Le réalisateur a choisi de les laisser, parce qu'ils rendent compte d'un être enfantin, et vieux à la fois. Le DVD est en vente sur le site Books on the move d'Agnès Benoit-Nader, libraire-danseuse ambulante berlinoise.
Lire également la très belle critique et les photos de Jérôme Delatour parues l'an dernier sur le blog Images de danse.
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vendredi 21 août 2009

TANZ IM AUGUST La belle humeur d'Eleanor Bauer

Etre loin de Berlin, longtemps. Poser ses valises vite fait. Courir voir la danse. Ceci est un retour express, sans transit pour Tanz Im August 2009. Tant pis pour la première semaine, j'aurais pourtant aimé voir la Cie Salia Ni Seydou, Faustin Lunyekula... Ce soir impasse volontaire sur Chaignault/Bengoléa. Leurs Pâquerettes et sylphides, avec ou sans anus, m'ennuient déjà. Reste alors, quoi?
Eleanor Bauer à la Hau 3 dans un huis clos étouffant. Berlin caniculaire oppresse le public au 4e étage. "On stage" Femke Gyselinck et Manon Santkin suent à grosses gouttes sous leurs combinaisons intégrales dorées. Elle est belle leur énergie. Pas de blabla, pas de vidéo, de la danse et du geste. At large se joue avec le sourire, le leur, le nôtre. Avec en prime un petit livre joli qui nous attend sur le fauteuil et qu'on délaisse vite parce que trop long. Eliminés les mots, laissés sur le banc. Le sol noir ne recevra que les pieds de ces dames qui inventent devant nous le scratching. Petite leçon en vidéo ici. Manon Santkin a un visage lumineux, accrocheur. Premier pas les yeux dans le public, sourire aux lèvres. Cette vision grand large de la danse traverse les âges, réinvente le musichall, revisite les chassés et entrechats, esquisse un hip hop scratché. Avec ce pas qui impose aux pieds de ne jamais quitter le sol, les deux danseuses improvisent joyeusement. On croule sous les références et les clins d'oeil ce qui fait ricaner grassement dans les gradins. Eleanor Bauer a travaillé avec De Keersmaeker, Zambrano pour les plus connus mais aussi la jeune Mette Ingvartsen que l'on avait découvert l'an dernier dans ce même festivalet dont on retrouve ici le goût de la simplicité et de la générosité. Malheureusement ce "At large" use et abuse du 3e degré, ce qui nous laisse en dehors de la complexité de la quête (pour cette pièce la chorégraphe a utilisé internet, youtube, l'interview, l'écrit, a cherché l'interactivité). La fin s'étire, on souffre, on souffle. Peut-être est-ce du à l'absence de la troisième danseuse, Eleanor Bauer herself, absente du festival pour cause de blessure. Le duo est à la peine. Lorsque le rideau doré se retrouve à terre, il ne s'ouvre sur aucune surprise. Seulement du divertissement surchauffé (et sans éventail). Reste le sourire.
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dimanche 5 juillet 2009

Un été culturel à Berlin

J'ai toujours aimé les grandes villes l'été, quand le rythme ralentit, les jours rallongent et la culture prend le plein air. D'accord Berlin n'a pas vraiment besoin d'être "ralentie". C'est peut-être pour ça que les programmes culturels y sont moins suspendus qu'en France. Ici les théâtres rendent les clés mi-juillet et reprennent fin août. Rien à voir avec les tunnels estivaux français de 4 mois de long. Voici ce qui s'annonce dans les jours et semaines à venir à Berlin.
Encore un peu de théâtre
Les grandes insitutions prennent les vacances dans quelques jours. A la Schaubühne, reprise de Songe d'une nuit d'été (Sommernachttraüm) fruit d'une collaboration entre Ostermeier et l'explosive Constanza Macras qui d'ailleurs présentera sa nouvelle création sur cette même scène en janvier prochain "Megalopolis". A la Volksbühne grand marathon antique du 10 au 13 juillet dans l'amphithéatre construit devant le théâtre en rénovation. Prométhée par Gotscheff, Die Vögel ohne Grenzen par Savary, Médée par Castorf, Antigone et Elektra par Schroeter. Le Deutsches Theater annonce un "finale" en rejouant tous ses succès de la saison avant la fermeture estivale le 11 juillet. Comme d'habitude, la plupart des pièces affichent complet mais on peut toujours tenter sa chance le soir même pour aller voir "Qui a peur de Virginia Woolf" et "Oncle Vania" mis en scène par Jurgen Gösch, ou "Wildente - Les canards sauvages"et "Emilia Galotti" par Talheimer. Du théâtre il y en aura aussi tout l'été et en plein air dans les ruines de la Kloster abbaye, en plein Mitte. En alternance les Fourberies de Scapin et La Mouette. C'est gratuit. Le Theater forum Kreuzberg reste aussi ouvert tout l'été avec entre autres La résistible ascencion d'Arturo Ui de Brecht. On signalera aussi le F40 - English Theater aussi à Kreuzberg.

Musique non stop
C'est un peu faux, le rythme se ralentit pour les concerts dans les salles classiques mais foule de festivals, événements. 2e édition du Wassermusik Festival à la HKW, en bord de Spree. Cette année grand écart entre l'accordéon et la musique carribéenne. Omar Sosa, Lee Perry et Adrian Scherwood seront entre autres de la partie. Et surtout c'est pas cher (10 euros la journée+soirée). Le grand raout de Tempelhof jouera dans une autre catégorie. Le Berlin festival 2009 envahit l'ancien aéroport berlinois (une autre forme de squat) avec du gros : Doherty, Peaches, Digitalism, José Gonzales, Saint Etienne, the Rifles. Pas vraiment de l'alternatif. Ni du bon marché. 32 euros la soirée, 49 euros les deux jours, en prévente. Sur place, bien plus cher.
Moins rock, plus variété, la Citadelle de Spandau fait défiler tout l'été du grand show à très cher. Le 7 juillet Goran Bregovic et Shantel (40 euros), le lendemain Calexico et Lambchop (35 euros), Marianne Faithfull le 25 juillet.
La danse contemporaine
C'est peut-être là qu'on se repose le moins. La programmation continue un peu partout. Je vais la semaine prochaine voir "Les possédés" par la Cie Limnaois, à la Halle, Prenzlauer Berg. Dock 11 continue, notamment hors les murs avec une création de Nir de Wolff/Total Brutal "Action" à la nouvelle synagogue de Berlin du 11 au 18 juillet.En août il y aura le grand rendez-vous de Tanz im August (15 au 30 août) dont on reparlera dans ce blog.
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mardi 30 juin 2009

Je n'aurai jamais vu danser Pina Bausch


Pina Bausch s'est éteinte à l'âge de 68 ans. Sûrement la plus grande chorégraphe allemande. Ce matin Sasha Waltz lui écrit une lettre :
"Liebe Pina,
du warst die wichtigste Bezugsperson für so viele Tänzer, Choreographen, Regisseure, Bildende Künstler. Dein großes Herz und deine Neugier, deine tiefe Humanität, deine Offenheit hat Ausdruck gefunden in deiner Arbeit, deinen vielen unbeschreiblichen Stücken aber auch in den letzten Jahren in deinem „Fest mit Pina“, wo du uns alle an deinen Tisch geladen hast, mit dir das Leben und den Tanz in all seinen Schattierungen zu feiern.
Ich versuche meinen Kindern zu erklären, wer du bist und kann nur sagen: Sie ist die Mutter des modernen Tanzes in Deutschland.
Sasha"
"J'essaie d'expliquer à mes enfants qui tu es et je peux juste leur dire : elle est la mère de la danse moderne en Allemagne".

France culture publie un très bon dossier sur son site.

Je joins également un article de Vincent Dieutre, paru en 2008 dans les Lettres françaises et repris ce matin par l'Humanité. Il dit bien ce que représentait la danse de Pina Bausch et ce qu'elle était devenue aujourd'hui.

"Voilà, je l’ai reçu ! Le programme de la prochaine saison du Théâtre de la Ville et le formulaire d’abonnement sont arrivés, signalant doucement dans la boîte à lettres la fin du printemps. Comme chaque année depuis bientôt dix ans, je vais l’éplucher patiemment. Comme chaque année, je vais tout de même me dépêcher ; on ne sait jamais, d’autres pourraient me doubler et rafler la place tant attendue, celle pour laquelle on se donne tout ce mal, celle pour laquelle on ne préfère pas miser sur des complicités au bureau de presse, celle pour laquelle, finalement, on a commencé de s’abonner : la place pour le prochain spectacle de Pina Bausch qui immanquablement viendra couronner la saison, début juin et que, pour rien au monde, on ne raterait…
Mais cette année, un doute me saisit alors que je coche dans un geste quasi machinal, sans même avoir regardé ce que je choisirais parmi les dizaines d’autres spectacles proposés, la case Pina B. Oui, je ne sais finalement pas pourquoi j’y mets cette urgence fébrile, pourquoi je n’y regarde pas à deux fois. Une pensée me vient que je vous soumets comme elle arrive, en forme de méditation de rentrée…
Je ne m’étendrais pas sur le travail de Pina Bausch : on a déjà tant écrit dessus, ni ne tenterais un énième panégyrique d’une oeuvre « incontournable » (comme on disait au XXe siècle) ; non, ce qui me turlupine, c’est essayer de comprendre ce qui, quasiment trente ans après le cataclysme inaugural que fut pour moi la rencontre avec Nelken dans la cour d’Honneur du palais des Papes d’Avignon, résiste encore non seulement à l’oubli, l’érosion, l’affadissement, mais aussi et surtout à l’irruption d’autres figures, plus tranchantes, dans le champ de mes expériences esthétiques. Et ne croyez pas qu’il s’agisse là d’une préoccupation singulière ou d’une fidélité égoïste aux engouements d’un autre temps ; cette année encore, j’ai pu le constater en laissant vaquer mon regard sur les spectateurs présents lors de la dernière migration parisienne de printemps du gang de Wuppertal : tous sont comme moi, tous attendent le miracle imperturbablement, tous savent pourtant qu’ils n’en recueilleront plus que les échos fanés, tous pourtant seront encore là l’an prochain, et tous n’en retireront qu’une amère certitude : ça n’est plus ça… Mais…
Oui, je les regarde qui applaudissent mollement ou, comme moi, pas du tout. Chaque année, il s’en trouve bien quelques-uns (des nouveaux sûrement, ou des trop jeunes pour savoir…) qui se lèvent et hurlent d’enthousiasme, mais les printemps passant, ils se font plus rares, plus isolés et nous, les blessés, les observons avec envie. Comme à chaque fois Elle va venir saluer, sans conviction dorénavant : Elle aussi Elle sait… on dirait qu’Elle n’y croit plus et qu’Elle s’étonne de notre acharnement à être là, Elle qui y est si peu. Mais Elle le fait pour ces incroyables danseurs qu’Elle a amenés encore une fois à donner tout ce qu’ils ont d’énergie désespérée, malgré tout.
Quelquefois, on y a cru à nouveau : c’était reparti comme en soixante-quatorze. Mais une réalité s’impose : du mythique Tanztheater de Wuppertal des années 1975-1985 ne reste plus que ce grand déballage annuel en forme de revue éparse, dont, certes, quelques numéros continuent de déchirer l’âme et le ciel de la routine culturelle, mais dont chacun de nous devine qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il y a eu l’année où Elle a dansé pour la dernière fois (Danzon) et où je vis une salle entière en larmes, puis ce fut tout le noyau d’origine qui se retira progressivement, puis cette sorte de perfection formelle aphone et insistante, qui continue de se déliter somptueusement printemps après printemps, de résidences de travail (Palerme, Sao Paulo, Istanbul, etc.) en irruption anecdotique de nouvelles têtes (corps ?) surdouées.
Pina paie-t-elle le crime d’avoir touché trop profond le nerf de son temps, en une décade de surchauffe artistique où le Tanztheater aurait représenté par trop foncièrement le malaise d’un moment de l’Europe pour que l’intensité inouïe des expériences menées puisse s’installer dans le long terme de l’institution ? Déjà, alors qu’elle tournait Un jour, Pina m’a demandé en 1982, Chantal Akerman affirme avoir été quelque peu effrayée par l’incroyable puissance démiurgique du « système Pina » alors à son paroxysme, par sa terrible et évidente urgence… Je la comprends mieux aujourd’hui quand je constate que les simples bribes de cette urgence, traînant encore çà et là au détour des déceptions annuelles programmées, arrivent encore à nous secouer comme les répliques d’un séisme perdu. Faut-il y voir un « cas Pina Bausch » comme Nietzsche décrivait un Cas Wagner ? N’observe-t-on pas cette dimension déceptive chez tous les « grands » de la modernité (et, côté cinéma, chez le Godard d’après Passion) ? Faut-il savoir se départir un jour d’une oeuvre d’art total fondatrice et irrémédiable comme seul sait en générer l’art allemand ? D’où vient notre acharnement à la vouloir réanimer alors qu’elle gît là, sur la scène, sous perfusion, à peine agitée de spasmes déjà nostalgiques… Le pire étant que je ne suis pas très « danse »…
Vient-on payer une dette ? Non, c’est autre chose… Depuis longtemps, d’autres sont venus, Keersmaeker, Lauwers, Vandekeybus, renouveler le contingent des admirations folles. Mais ce que je dois à Pina, c’est bien plus que de m’avoir, à vingt ans, révélé le monde et la beauté des choses… C’est aussi et surtout, dans l’étourdissant succession des révélations de saison qui nous enivre tous, de revenir chaque année à l’orée de l’été faire état modestement de la douceur du retrait, d’en exposer sans reniement aucun l’ingrate subtilité. Peut-être se trouve-t-il là le secret de notre fidélité fiévreuse : nous tous, tapis dans le noir, n’attendons rien de cette création annuelle qu’on sait déjà moins forte que la précédente, avec l’inéluctable pertinence d’une marée basse. Mais si nous sommes là, sans acrimonie, à ne rien vouloir perdre de cet effacement, c’est que, cette année encore, Pina et les siens nous inviteront à maintenir le cap du « pourquoi ? » quand les « pourquoi pas ? » nous rongent, à nous remettre au diapason d’une certaine exigence pérenne souvent mise à mal par l’inflation des radicalités.
À l’année prochaine, si tout va bien : je viendrais encore prendre des nouvelles, pas toujours bonnes, de la défaite des corps et des villes traversées ; tendrement, j’en profiterai pour réapprendre de Pina et de sa lassitude entêtée à quelle hauteur je dois placer la barre. Il en va de ma vie.
Vincent Dieutre".
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