Regard curieux sur une capitale en MOUVEMENTS

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dimanche 30 août 2009

TANZ IM AUGUST Anne Teresa de Keersmaeker, too long Song

© Hermann Sorgeloos
Il y avait des airs de kermesse version Fame aux alentours de minuit au Palais de Podewill. Dans un concert-cabaret exhutoire, les huit danseurs de la Cie Rosas chantent enfin toute la musique muette de The Song, la pièce d'Anne Teresa de Keersmaeker, présentée trois soirs au festival. Elle est là d'ailleurs The chorégraphe belge au planning booké jusqu'en 2011. Saviez-vous qu'elle pouvait tirer trois sons d'une clarinette? Et improviser des "choré" sur des standards des Beatles? Qu'elle pouvait se tordre de rire face aux facéties de ses danseurs qui se lâchent enfin après trois jours de représentation? Nous aussi on rit, pris dans ce tourbillon potache débordant de vitalité. Au bout d'une heure de ce cabaret presque improvisé, on se rend à l'évidence : ces beaux mâles savent tout faire - chanter, jouer, danser - et surtout maitriser les ficelles du SPECTACLE, oserais-je du DIVERTISSEMENT. Ahhhhhh, l'affreux mot est lâché. Et pourtant si, si. Regardez, le public survolté en redemande. Le danseur-pianiste ne veut plus lâcher son numéro de Jerry Lee Lewis. Sur scène on s'avale bière sur bière dans une attitude très rock'n roll. Visiblement heureux. Oubliés les soupirs impatients, les portes qui claquent et les applaudissements timides à la fin de leur première "Song", celle qui a duré plus de deux heures sur la scène du Hebbel am Ufer. Berlin pas plus que Paris n'a goûté la nouvelle pièce d'Anne Teresa de Keersmaeker, du moins pas sur sa longueur. Trois fois on a cru à la fin de la pièce, trois fois les danseurs sont réapparus, relancés une fois de plus dans leur interminable ballet. On avait vu tant de fins possibles. Quand l'unique élément de décor, grand folio d'alu, tombe sur le sol dans un bruissement léger, quand les danseurs usent leur énergie sur un Helter Skelter hurlé dans les enceintes. Mais non, pas encore, pas tout de suite. Vous avez envie que cela cesse, vous croyez vraiment que j'ai déjà tout dit, alors je vais prendre un plaisir cruel à prolonger votre impatience, bande de spectateurs ignards qui ne comprenez rien à mon propos, semble nous dire la chorégraphe. Qu'on s'entende bien, ce n'est sûrement pas là son propos, mais c'est ce que cette fin à rebondissements laisse comme goût. Rallonger, énerver, prolonger un état qui n'avance plus depuis longtemps, est-ce cela de la radicalité? Elle n'avait pourtant pas besoin de nous convaincre de la beauté de sa danse Anne Teresa. On est tout acquis à la précision fluide, à la beauté des courbes des déplacements, à l'énergie de ce bel ensemble très mâle (l'unique danseuse femme, Eleanor Bauer est absente, blessée). Chaque danseur est incroyable, tous ensemble ils sont magnifiques. Comme à son habitude la chorégraphe parvient à faire ressortir huit individualités fortes tout en les rendant indispensables à l'harmonie du tout. Dans cette Chanson des corps, Anne Teresa de Keersmaeker a renoncé à la musique, si présente dans le reste de son œuvre, mais pas son univers si bien agencé. Ordre physicien, précision mathématique d'une mise en espace des corps comme autant d'électrons libres mais rattachés à leur noyau. Jamais rien de s'arrête, ou presque, la course comme respiration, le cercle comme figure, la cassure comme rythmique. Tour à tour ces mecs s'observent, s'interrompent, se bousculent, trouvent enfin leur place dans le miroir des autres. Une femme gravite autour d'eux. Céline Bernard, bruiteuse, qui double avec une chaussure, un frottement, un tissu, les impacts au sol. La danse est musique. A moins que cela ne soit l'inverse. ATK semble hypnothisée par son propre univers, à la recherche d'un mouvement perpétuel qui pourrait ne jamais s'arrêter... Et qui finit par tourner en rond. Anne Teresa de Keersmaeker a oublié de tisser une trame à son bel échafaudage. Sans dramaturgie, sans grande suprise - on ne peut pas dire que son langage chorégraphique se renouvelle -, sa pièce se disloque dans un flot de lumières blafardes, grises, froides dont on voudrait bien s'échapper. Sa chanson bégaie. Le disque Rosas est rayé.
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mercredi 26 août 2009

TANZ IM AUGUST Le Cri sidéral de Nacera Belaza

© Laurent Philippe/
Jusque là le festival m'avait donné à voir des œuvres apaisées, joyeuses, virtoses, même légères. Les soeurs Belaza m'ont envoyé dans une autre dimension avec leur Cri tendu et profond. Leur pièce rayonne de leur énergie rentrée, se propage, rebondit avec une incroyable force muette entêtée. Deux derviches non-tourneuses, icônes intemporelles en jogging qui bouleversent tout d'un balancement de bras."Le cri" s'ouvre dans la pénombre sur une scène vide. On distingue petit à petit les corps de Nacera et Dalila Belaza. Elles prennent leur temps, nous imprègnent d'un doux balancement pendulaire qui ne cessera jusqu'à la fin de la pièce. Elles prennent vraiment leur temps. La gestuelle renvoie à des rites anciens. Les corps des deux danseuses entrent en transe en même temps. Figures gémellaires et pourtant dissociées tant l'impulsion est intime. Un entre soi qui vire à la transe collective. Je ne peux plus les lâcher des yeux. Leurs bras m'hypnotisent, viennent puiser dans mon ventre un cri qui voudrait sortir. Et quelle rage quand enfin leurs pieds s'emballent! Mon esprit a décroché depuis longtemps, leur danse a fait le vide. Merde, c'est par les yeux que ça sort. Rien de triste, rien d'émotionnel. Juste une sensation d'être là, maintenant, en accord avec tout ce que je vois et j'entends : les vibrations de leurs bras, leur colère rentrée, les effluves de soul et d'opéra, de chant arabe et de jazz magistralement mixées dans un double écho. Et je me fous de votre religion, et je me fous de vos inspirations artistiques. Le contexte n'a que faire de ce cri-là. Simplement je l'entends. Il résonne en dedans, porté par l'envol de vos mains, l'inclinaison de vos cous, la luminosité presque douloureuse de vos visages. Le cri n'est une pièce ni épurée, ni ascétique comme cela a été écrit. Nacera Belaza semble juste avoir gommé le superflu, conservé l'essence, le profond. L'écriture chorégraphique a beau être résumée à ce simple balancement, le Cri en appelle à tous les autres arts pour créer un spectacle parfaitement équilibré. Rien n'a été laissé au hasard, ni les silences, ni les noirs. Merveilleux habillage de lumière qui joue des douches comme des rayons qui tombent d'un dôme oriental. Pour nous quitter, les deux soeurs nous laissent avec leurs images projetées sur grand écran. Comme pour couper le lien trop fort par lequel nous étions entrés en communion. Certains diront qu'il ne s'est pas passé grand chose pendant ces 50 minutes C'est vrai. Deux pieds ancrés au sol, deux corps grossièrement masqués par des tenues-uniformes. Et des bras qui balancent. Mais cette simplicité est allée au fond des choses. Et ça n'est pas si fréquent sur une scène.
Il est 21h, le hasard du calendrier du festival m'emmène dix minutes plus tard de l'autre côté du canalpour la pièce de Nicole Beutler. © Anja Beutler
Renversement de propos, opposition des styles. Adieu la sourde tension intérieure. Le sillon creusé dans mon ventre par les soeurs Belaza a du mal à digérer l'univers baroque et foutraque de Nicole Beutler et de sa chorégraphie-opéra. Cela avait pourtant bien commencé par une ouverture dans l'obscurité où s'élève un chant magnifique. Les feux rallumés, la douce introduction est mise à mal par la samba délirante des cinq danseurs. Les fous sont lâchés, étriqués dans leurs habits rococos, mi-cour de Versailles, mi-terrain de football. Entre poses sculpturales, transe rock et délires sexuels, Nicole Beutler nous parle de vie, de mort et de vitalité. Il y a de beaux moment dans ce "Lost is my quiet forever". Dans ce grand déballage d'absurde et de folie, Nicole Beutler joue parfaitement des forces et corps de ses danseurs : Pedro Inés fait preuve d'une générosité sans pareil, Nils Kuiters joue à merveille de son corps si long et si maigre, Carola Bärschtiger offre un magnifique numéro de pleureuse. Dommage que le parti pris baroque emmène Beutler sur des pentes parfois ringardes, dont le numéro solo du ténor Maurits Musch est un must.
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lundi 24 août 2009

TANZ IM AUGUST Daniel Linehan : derviche tchatcheur

© Jason Somma
Dans un Podewill labyrinthique, les surprises émergent à tous les étages. Coeur du festival, le vieux Palais délaissé des alentours de l'Alex tombe les cartes des propositions les plus étranges/iconoclastes. Hier soir le bruit s'était propagé : "il faut aller voir ce jeune Daniel Linehan, il parait que c'est génial". Cédant à la rumeur, j'ai ajouté la performance pas prévue à mon programme. 35 minutes de tournis. Il a l'air d'un adolescent dans son jean/T-shirt blanc so new-yorkais (impossible de trouver son âge même en fouillant). La salle est pleine à craquer, je fais partie de ceux qui entourent la scène où le performer tourne tel un derviche. Mais là où les tourneurs cherchent la transe et l'abandon, Linehan reste dans le contrôle total. Tout démarre dans le silence. Il tourne très lentement sur lui-même, prend le temps de prendre possession de l'espace, du public. Son regard n'évite personne. Sa voix se lance en même temps qu'une bande enregistrée. Doublage résonnant. Il parle presque tout le temps. Dans un slam répétitif il nous explique "that is not about everything". Ceci n'est pas une thérapie, ceci n'est pas de l'endurance, ceci n'a rien à voir avec l'Irak, ceci n'a rien à voir avec l'Afghanistan, ceci n'a rien à voir avec moi.... Lente énumération négative, fourre-tout interrogatif qui s'auto-questionne sur le sens de la performance et du mouvement. D'une étonnante lucidité, drôle aussi parfois, ce tournis construit un espace circulaire et hypnotique. Les pieds de Daniel Linehan sont le centre du trou noir qui nous happe de sa force centrifuge. Ses mots montent s'échappent, son corps dessine des mouvements subtils. Et nous sommes bien obligés d'adhérer. L'énumération slamée, un peu facile, frôle la vacuité. (tout énumérer en négatif c'est tout dire et donc ne rien choisir). Daniel Linehan feint la posture du doute. "Je tourne pour éviter le regard des spectateurs" explique en substance le danseur. Mais il se dégage trop d'assurance créative de ce visage adolescent pour qu'on y croit. Nous sentons qu'il sait qu'il séduit. Fausse modestie pardonnée tant la vitalité est belle. Le derviche speaker s'arrête net à la fin du spectacle, sans avoir l'air phsyiquement affecté par son propre mouvement un peu fou. Nous par contre en avons encore le tournis. Il nous faut son signe de la main pour nous indiquer que c'est fini. Touché. Ceci est de la danse.
23h, Podewill n'a pas encore lâché tous ses trésors. Gérald Kurdian prend le micro pour un show intergalactique "1999", en franglais incredibly hilarant. Devant son piano bidouillé, il nous joue la partition d'une BO de film d'horreur de série b filmé en direct. The Menace des extraterrestres plane sur la terre. Leur cible : the house of the hero and his wife. The military base of the devil prépare the fight. A chaque scène Kurdian nous bidouille une chanson en homme orchestre multimédiatisé. Ratages assumés, cheap side of the rock. Un petit bijou de spectacle, arty mais pas chiant, bidouillé mais savant. Ses morceaux au piano tirent vers Lou Reed ou Bowie. Conteur gaffeur, improvisateur, le monsieur sort en plus un putain de chant juste, d'une voix qu'il module comme il le veut. Je ne peux que conseiller d'aller consulter ses dates de concert ici. Son disque c'est "this is the hello monster". Quant à moi, je vais peut-être récidiver ce soir mon errance podewillienne.
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samedi 22 août 2009

TANZ IM AUGUST 40 ans après, la géniale parade d'Anna Halprin

© Bertrand Prevost
Tanz im August aime à célébrer les chorégraphes américains new yorkais. Trisha Brown, 73 ans, était présente l'an dernier pour une admirable rétrospective de son œuvre. Cette année le festival recule encore d'une génération. Anna Halprin a 88 ans. Trisha Brown a été son élève, comme Simone Forti ou Yvonne Rainer (invitée de l'édition 2007 du festival). Née en 1920, Anna Halprin vit toujours et continue de créer, d'enseigner. Elle occupe une place à part dans la vague de chorégraphes new-yorckais. D'abord parce qu'elle a été pionnière. D'autre part parce qu'elle s'est rapidement mise en retrait des mouvements, écoles, chapelles et a fui New-York pour la Californie. Radicale, humaniste, elle est entrée dans la légende de la danse contemporaine. Sa pièce Parade and Changes, créée en 1965, fait partie du mythe. Interdite sur les scènes américaines pendant 25 ans, elle avait dynamité les codes de la danse et de la théatralité. De très jeunes danseurs s'y mettaient à nus, non dans une attitude provocante, mais dans un mouvement ancré dans les gestes du quotidien : marcher, s'habiller, se déshabiller, courir, se regarder. Parade libératrice tout autant que célébration collective, Parades and changes prenait pour ancrage chorégraphique les fameux Scores de la chorégraphe, autrement dit des partitions où l'idée du mouvement est lancé, mais pas son interprétation. Ainsi, chaque représentation devenait moment unique. Dans ce re-make, plus de quarante ans plus tard, la chorégraphe Anne Collod a respecté ces codes et scores, retravaillé sous la direction d'Anna Halprin, et avec le compositeur de la pièce d'origine Morton Subotnick. A la différence que les danseurs choisis n'ont plus l'insolence de leur 20 ans mais l'assurance et la sérénité d'artistes reconnus. Alain Buffard, Anne Collod et Boaz Barkan, avaient déjà travaillé avec la chorégraphe, les trois autres DD Dorvillier, chorégraphe et danseuse américaine, Vera Mantero, performeuse portugaise et Nino Bizarro danseur et chorégraphe portugais, sont des habitués des scènes. Toutes lumières dehors, la pièce commence par des "je me souviens" à la Pérec, à nos côtés, éparpillés dans la salle. Costume noir strict, veste blanche, l'habit est androgyne exprès. Déshabillage et rhabillage se font lentement, les yeux dans les yeux, avec le sourire. Comme s'ils désamorçaient toute gêne. Collod respecte l'héritage Halprin. Le quotidien nu, le corps en mouvement sans artifice, mais avec ce je ne sais quoi qui nous rappelle que nous sommes sur une scène. Un grand tissu blanc, flotte derrière telle une voile. Les danseurs le contournent, s'y cachent, réapparaissent. Parades joyeuses, énergiques, mouvement sur et hors la scène dont on entend les pas même lorsqu'ils ont disparu de notre champ de vision. La circulation n'oublie aucun recoin de la Hau 2. Même le décor nous arrive au-dessus de la tête. Le tissu blanc tombe tout à coup, la scène aussi se déhsabille. Les corps nus sont livrés là dans un espace tout noir. La lumière se fait jaune et voilà les danseurs recouverts de papier qu'ils déchirent. On ne distingue plus que des membres , des bras qui attrapent, des dents qui mordent, des mains qui pincent. Beauté saisissante d'un groupe en cohérence. La toute dernière parade sera celle ritualisée du déguisement. De tulle et de tubes, Vera Mantero se fait sorcière moderne. La tête de renard entre les seins lourds de DD Dorvilliers, une fourrure noire enserrant ses hanches, c'est une vision chamanique. Au jeu de cette cérémonie de travestissement, Alain Buffard porte le plus loin la tendance caméléon. Vertgineuse démarche sur escarpins rouges, pour finir en extraterrestre orange boiteux. Plus la scène s'étire, plus on se prend au jeu. Délice d'un rituel partagé, entre les danseurs et avec nous, spectateurs. Quand enfin les danseurs se défont de cette masse de vêtements devenue pesante c'est pour se grimer à même la peau. Retour au bleu, au vert, au rouge. Aux éléments primaires, à la sauvagerie de l'homme. Mais sur les ventres c'est parfois des sous-vêtements qu'on dessine... On ne sait dire ce qui provient de la partition première de la pièce, ce qui est re-visité. L'esprit des 60s est là, à travers la musique sucrée comme une madeleine des jours heureux des Beach Boys, l'absence de peur ou d'angoisse. Le visage de DD Dorvillier résume tout ça à lui seul. Un mélange de naïveté, d'épanouissement, de malice et de confiance. Le dialogue est ouvert, toujours, les danseurs n'assènent rien, ils se regardent, nous regardent, régénérant nos batteries, nous gonflant à l'optimisme. Anna Halprin appelait cette pièce "La cérémonie de confiance". Anne Collod est parvenue à retrouver cet esprit dans une époque qui s'y prête moins. Par quel miracle? Charme de l'original, génie de l'intemporel, beauté des images ou intelligence des interprètes? A bien y réfléchir "Parades and changes" nous vient bien d'une époque, celle des années 60 et du temps des possibles. Et il s'agit bien d'un miracle qu'en 2009 nous arrivent intacts ces corps nus, cette mise en scène du quotidien, exploités depuis lors jusqu'à écoeurement par la scène contemporaine. Rien de dénonciateur, rien de rabaché. Simplement une énergie collective, mêlée au plaisir et à l'innocence. Moi qui n'avait jamais rien vu d'Anna Halprin, j'ai également découvert le très beau documentaire de Andy Abrahams Wilson, consacré à la chorégraphe et ses performances en milieu naturel. A 80 ans, Hanna Alprin semble toujours en quête. Chrysalide prise dans le flot des vagues, momie blanche face au vent et au ciel, animal masqué lové dans le racines d'un arbre centenaire, elle multiplie les performances artistiques à la recherche d'une communion avec les éléments. Cette quête frappée de mysticisme ne tombe jamais dans le ridicule. Parce qu'elle est trop sincère et parce que ce corps octogénaire semble effectivement trouver sa place là entre terre et mer. Parfois ressurgissent les petits ronchonnements d'une vieille dame de plus de 80 ans. Le réalisateur a choisi de les laisser, parce qu'ils rendent compte d'un être enfantin, et vieux à la fois. Le DVD est en vente sur le site Books on the move d'Agnès Benoit-Nader, libraire-danseuse ambulante berlinoise.
Lire également la très belle critique et les photos de Jérôme Delatour parues l'an dernier sur le blog Images de danse.
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vendredi 21 août 2009

TANZ IM AUGUST La belle humeur d'Eleanor Bauer

Etre loin de Berlin, longtemps. Poser ses valises vite fait. Courir voir la danse. Ceci est un retour express, sans transit pour Tanz Im August 2009. Tant pis pour la première semaine, j'aurais pourtant aimé voir la Cie Salia Ni Seydou, Faustin Lunyekula... Ce soir impasse volontaire sur Chaignault/Bengoléa. Leurs Pâquerettes et sylphides, avec ou sans anus, m'ennuient déjà. Reste alors, quoi?
Eleanor Bauer à la Hau 3 dans un huis clos étouffant. Berlin caniculaire oppresse le public au 4e étage. "On stage" Femke Gyselinck et Manon Santkin suent à grosses gouttes sous leurs combinaisons intégrales dorées. Elle est belle leur énergie. Pas de blabla, pas de vidéo, de la danse et du geste. At large se joue avec le sourire, le leur, le nôtre. Avec en prime un petit livre joli qui nous attend sur le fauteuil et qu'on délaisse vite parce que trop long. Eliminés les mots, laissés sur le banc. Le sol noir ne recevra que les pieds de ces dames qui inventent devant nous le scratching. Petite leçon en vidéo ici. Manon Santkin a un visage lumineux, accrocheur. Premier pas les yeux dans le public, sourire aux lèvres. Cette vision grand large de la danse traverse les âges, réinvente le musichall, revisite les chassés et entrechats, esquisse un hip hop scratché. Avec ce pas qui impose aux pieds de ne jamais quitter le sol, les deux danseuses improvisent joyeusement. On croule sous les références et les clins d'oeil ce qui fait ricaner grassement dans les gradins. Eleanor Bauer a travaillé avec De Keersmaeker, Zambrano pour les plus connus mais aussi la jeune Mette Ingvartsen que l'on avait découvert l'an dernier dans ce même festivalet dont on retrouve ici le goût de la simplicité et de la générosité. Malheureusement ce "At large" use et abuse du 3e degré, ce qui nous laisse en dehors de la complexité de la quête (pour cette pièce la chorégraphe a utilisé internet, youtube, l'interview, l'écrit, a cherché l'interactivité). La fin s'étire, on souffre, on souffle. Peut-être est-ce du à l'absence de la troisième danseuse, Eleanor Bauer herself, absente du festival pour cause de blessure. Le duo est à la peine. Lorsque le rideau doré se retrouve à terre, il ne s'ouvre sur aucune surprise. Seulement du divertissement surchauffé (et sans éventail). Reste le sourire.
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lundi 1 septembre 2008

Tanz im August, l'avant-garde avance blasée

Etrange sensation que d'avoir connu plus de frissons avec les grands noms de la danse moderne (Le ballet de Lorraine, Trisha Brown) qu'avec les jeunes pousses du contemporain dans ce festival de "l'avant-garde". A l'exception notable tout de même de la Cie brésilienne Membros et son Febre choc et des deux jeunes chorégraphes d'origine néérlandaise, Jeftha Van Dither et Mette Ingvartsen. La danse contemporaine est encore un langage neuf, qui ne peut pas se satisfaire d'une attitude blasée ou même désillusionnée vis à vis du geste et de la danse. 
Les deux solos de Soda Products, plateforme d'élèves chorégraphes à Berlin, que je suis allée voir donnaient l'impression d'avoir déjà fait le tour de tout. Leur seul moyen de réinventer le langage dansé semblait forcément passer par une phase de non-danse. Le premier parlait une heure dans un micro, sans le moindre début d'essai de mouvement. La deuxième simulait une séance de travail d'improvisation laborieuse et douloureuse, préférant finalement nous éclairer avec l'interview d'un chorégraphe anglais (on ne daigne pas nous dire de qui il s'agit, nous sommes entre initiés n'est-ce pas?) projeté au fond de la salle. Y'aurait-il encore un électrochoc, une remise en cause.... Mais non, c'est le vide total, le rejet et l'ennui. Même le public berlinois, assez porté sur l'indulgence, fait la gueule.
Autre étonnement devant le "Future?" du danseur congolais Faustin Linyekula. Son duo avec un danseur classique allemand (dans quelle mesure se sont-ils choisis, jusqu'à quel point cette pièce était une commande de Tanz im August) nous prend à parti dans une non-rencontre au goût amer. Ils devaient nous raconter je ne sais quelle histoire de rencontre interculturelle. Echec. Le danseur allemand, coincé dans ses 30 ans d'apprentissage classique, nous apparait tendu, étriqué dans ses mouvements, mal à l'aise. Faustin Linyudela semble presque s'en servir de faire-valoir tant son corps a lui développe fluidité, facilité. Mais il se perd dans une danse brouillonne. Et préfère prendre le micro après nous avoir promis que ce soir "il n'y aurait pas d'histoire à raconter, seulement la danse". "Comment pouvons-nous nous rencontrer?" demande t-il. "Devons-nous finalement nous rencontrer"?" La réponse est clairement non. Cette pièce avait le mérite de la franchise. C'est pas si souvent qu'on avoue comme ça un échec artistique. Cela en fait-il pour autant une œuvre à montrer à un public qui s'est déplacé?
Quant aux Slowaks, collectif de danseurs venus de Slovaquie et vivant à Bruxelles, leur "Opening Night" avait le mérite du mouvement, du ludique, de l'occupation de l'espace par grandes trajectoires, du jeu à plusieurs et de la musique en direct (Simon Thierrée, très remarqué dans sa chemise à franges et ses solos virtuoses). Il manquait certes un peu d'ordre dans cette heure de danse qui semblait souvent une accumulation de moments improvisés. Mais on y saisissait tout de même ce contournement de la danse folklorique slovaque (à l'école de laquelle certains des danseurs ont été formés), une combinaison de personnalités et d'individualités fortes qui prenaient plaisir à évoluer ensemble. Toujours ça de pris. A bien y réfléchir, je ne suis pas sûre que je conseillerai le spectacle à des amis (je sais qu'il tourne à Bordeaux). C'est peut-être ça le bon critère. 

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Trisha Brown, l'histoire de la danse au présent


Mon parcours festivalier devait se terminer samedi soir sur Dave Saint-Pierre à la Volksbühne. "Un peu de tendresse bordel de merde!", promettait du trash, du nu, du cul. Alors, plutôt non. Je préfère le goût corsé et délicat de la soirée Trisha Brown. Pour ceux qui ne connaissent pas, Trisha Brown est LA grande dame de la danse post-moderne américaine, une révolutionnaire devenue institution qui n'en a toujours pas fini de créer. Celle qui dès les années 70, dans la foulée de Merce Cunningham et avec Paxton et Yvonne Rainer au sein du Judson groupe, révolutionnait le mouvement, le rapport au public, à la musique, au narratif. Elle avait à peine 20 ans, New York offrait un terrain de jeu à leurs expérimentations. Au début sans musique et de préférence partout sauf dans un théâtre, Trisha Brown se concentrait sur le geste pur, composant des pièces géométriques abstraites et suffisant à elles-même. Cet été à Paris, ce mois d'août à berlin, la grande dame (aujourd'hui 72 ans), a offert aux spectateurs un regard sur quarante ans de danse. Au programme de Tanz im August, quatre pièces, jouant des allers-retours entre la danse des débuts (années 70) et celle des années 2000. Beauté de la fluidité, du rapport à l'espace, des gestes pensés. Et pas de discours, pas de vidéo, pas de référence cinématographique, pas de costumes extravagants ni de décor coûteux. Une épure qui ne laisse place qu'au geste. ENFIN!!!!!
La soirée s'ouvre sur son légendaire solo, "Accumulation", d'une simplicité stimulante sur le folk très seventies du Uncle John's band. Une pièce fondatrice de la révolution Trisha Brown, basée sur le principe d'ajouter un geste à un autre, puis les répéter jusqu'à construire sous nos yeux, de manière très lisible et simple, la phrase du mouvement. La danseuse plante son regard dans la salle, solide et offerte. Le courant passe immédiatement entre elle et nous, avec une pointe d'humour qui s'épanouit dans un sourire. Délice de comprendre ce que la chorégraphe veut nous dire. Même regard plein d'humour pour la Spanish dance (1973). Cette fois-ci, elles sont cinq danseuses. La première lève les bras dans une pause très "flamenco", se déhanche tout légèrement, avance par pas presque glissés. Un simple contact des hanches enclenche le mouvement chez la prochaine danseuse, et ainsi de suite jusqu'à la fin de "Early Morning rain" repris par Bob Dylan. Un autre solo plus récent, dansée par la très longiligne et élégante Leah Morrisson, réplique jeune de Trisha Brown, "If you could'nt see me", nous cache son visage. Pleins phares sur son dos découvert, ses omoplates, ses épaules. Parfois de profil, jamais de face, la danseuse évolue dans un espace structuré et fragile à la fois où Trisha Brown nous offre une perception nouvelle du corps, dans une rotation à 180°.
Mais là où la chorégraphe américaine nous emballe vraiment, c'est avec PRESENT TENSE, son travail le plus récent de la soirée (2003). Les danseurs sont tous là. Trisha Brown surprend encore, se réinvente autour d'une troupe de danseurs magnifiques qui nous font vibrer d'une émotion ténue. On a déjà vu ce plié face à face, mains jointes, bras tendus. Oui mais pas avec ce léger basculement de la tête qui bouleverse tout l'équilibre de la figure. Trisha Brown travaille sa scène avec papier et crayon, peint, dessine surtout beaucoup. Elle combine les chiffres, construit des phrases abstraites, et pourtant si profondément pensées. C'est précis, épuré, émotionnel. Beau.

Le New York Times a écrit un long article sur ce même programme ici

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mercredi 27 août 2008

Pause à la librairie d'Agnès

Dans ce festival, il y a quelqu'un que je rencontre à chaque représentation, que j'ai interviewé en début de festival. Agnès Benoit-Nader, danseuse, enseignante, auteure, qui s'est installée depuis 2 ans à Berlin et a décidé d'y créer une librairie itinérante consacrée exclusivement à la danse contemporaine. Depuis le début du festival, elle s'est installée au Podewill avec ses livres, en anglais surtout mais aussi en allemand et en français. Elle répond aux curieux, fait connaitre son projet (qui date du printemps 2008), distribue les cartes de visite. Hier, elle a vendu à beaucoup de jeunes danseurs. Elle trouve ça "rassurant". 
Autant le dire c'est une librairie très spécialisée : danse contemporaine, improvisation, histoire de la danse, biographies, ouvrages théoriques sur le mouvement, l'engagement, le corps. Agnès a longtemps exercé aux Etats-Unis, en tant que danseuse et enseignante à l'université de Rochester (Etat de New York). Là-bas elle avait accès à beaucoup d'ouvrages. En rentrant en Europe, elle se désole de devoir parfois ramper pour accéder au rayon danse dans les librairies (au mieux casé dans le rayon théâtre, au pire dans le rayon sport). Et quand ouvrages de danse il y a , ils concernent à 90% la danse classique.
En tant que danseuse, elle a fait ses classes aux côtés de Mark Tompkins, David Zamprano, Julyen Hamilton, Simone Forti, ceux qui au début des années 90 faisaient découvrir l'improvisation (particulièrement le contact improvisation) en France. Après ces stages elle a écrit un ouvrage d'entretiens sur le contact improvisation qui a été publié par une maison d'édition belge. L'ouvrage est aujourd'hui épuisé. "J'ai découvert le rapport entre le livre et la danse en faisant à 16 ans aux Etats-Unis une école qui s'est avérée pionnière de la danse moderne dans les années 30. Là j'ai travaillé aux archives pour gagner un peu d'argent. je passais des heures au milieu de ces photos, de ces libres et journaux. Depuis j'ai toujours associé la danse avec la lecture".
"La vocation de cette librairie nomade est d’être présente dans le plus grand nombre possible de festivals de danse et lieux de spectacles berlinois, ainsi que d’offrir l’opportunité de commander des livres sur notre site. Notre intention est d’informer toutes personnes s’intéressant à la recherche sur le corps et le mouvement qu’il existe une littérature s’adressant à elles. De nombreux ouvrages sont disponibles, allant des livres d’artistes danseurs partageant leur expérience, aux écrits universitaires de théoriciens du mouvement, ainsi que de très beaux ouvrages sur l’anatomie appliquée". Voilà pour les présentations sur le site internet de Books on the move.
Agnès n'a presque vu aucun spectacle de Tanz im August, elle croise seulement les chorégraphes dans les couloirs du festival. Hier c'était Trisha Brown, grande dame de la danse post-moderne américaine, qui est venue dédicacer une de ses biographies. Celle dont Agnès dit "c'est elle qui m'a fait danser", sans oublier Merce Cunningham. A ses côtés on peut souvent voir un grand barbu, costaud, rieur. C'est Peter Pleyer, artiste berlinois, qui présentait il y a deux ans à Tanz im August, la pièce "Choregraphing books". Seul au milieu de livres épars, il lisait des extraits des ouvrages. Agnès les avait tous lus. Depuis ils se sont rencontrés, sont devenus amis. Et l'idée de faire une librairie sur la danse a fait son chemin.
Hier soir, après le spectacle elle s'est dit qu'elle écrirait peut-être un article sur la danse imaginée. "Je suis là depuis quinze jours, je vois les gens qui vont voir des pièces, qui en parlent après, j'entends parfois la musique. Et moi je suis là, en dehors, plongée dans mes livres." S'imaginant des danses qui n'existent pas.

Librairie online : http://www.booksonthemove.eu
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mardi 26 août 2008

Hymnen, génialement monumental

Au commencement est la musique. Irradiante, enveloppante, irritante. Je reste attentive, suspendue aux sons, aux bruissements, aux frémissements, aux bribes remixées d'Internationale, de Marseillaise ou de toute autre hymne nationaliste, parfois à peine reconnaissable. Hymnen, saissante fresque électronique de Karlheinz Stockhausen, a été composée en 1967 à partir de matériaux sonores récoltés ça et là, de discours, de cris d'enfants, de bruits du monde et de 40 hymnes. Un grand bidouillage des nations, puissant et monumental, et pourtant à la gloire de rien ni personne. Au contraire l'œuvre semble directement parler à l'intime, à moi, à nous. 30 danseurs, deux chorégraphes et un scénographe font le cadeau d'une musique. Ils donnent à entendre dans les meilleures conditions possibles une partition presque inécoutable autrement. L'ensemble est monumental, résonnance d'une époque (68) où l'espoir collectif, la croyance dans le pouvoir du groupe, l'agencement entre individu et collectif étaient aux cœur des interrogations. Le ballet Hymnen, présenté deux soirs à Berlin par le Ballet de Lorraine, irradie de cette douce utopie du mouvement exécuté ensemble, à plusieurs, sans mise en valeur d'aucun, sans oubli pour autant de la mise au service d'une œuvre. Je suis sortie de la salle avec ce sentiment d'avoir assisté à quelque chose de rare et précieux.
Méthodiquement le plasticien Gérard Fromanger décompose la lumière blanche, balaye le spectre chromatique, couleurs primaires d'abord, complémentaires ensuite.Touches de couleur, dans des tenues sobres, les danseurs se déplacent tels des électrons. Pas libres, non. Au contraire, comme dans la nature, chacun est à sa place, comme celle d'un ADN. La beauté est ordonnée ici. Et pourtant porteuse d'un souffle de vie. C'est étonnant.
On imagine les deux chorégraphes penchés sur les danseurs, sur les pas, sur les figures géométriques du ballet, obsédés par les sons qui arrivent, les silences, les pauses,. Didier Deschamps et Lia Rodrigues étirent les possibilités du groupe, par, deux, par trois, à trente. On goûte le poids des portés, la profondeur des pliés, la fragilité des équilibres, l'élasticité du groupe. Que nous disent-ils ces danseurs ? Rien semble t-il et pourtant tout. Ils construisent une communauté d'êtres dans ce qu'elle pourrait avoir de plus beau. Nous ne sommes ni dans le figuratif, ni dans l'interprétation. Nous sommes dans la danse, de plain pied, nous sommes devant un groupement qui se met au service d'une œuvre musicale majeure. Et tant mieux les 2h, ettant mieux les longueurs, et tant mieux ces mouvements qui se renouvellent, se répondent, encore et encore. Utopie dans le bruit et la fureur du monde. Dans le brouhaha électronique de Stockhausen.
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samedi 23 août 2008

Comedy, jolies mondanités sans intérêt


Une comédie, ça ne peut pas faire de mal, c'est agréable. Surtout lorsqu'elle est jolie, bien emballée, avec quelques moments drôles, nostalgiques et charmants (le jeu d'ombres chinoises fait son effet). Nasser Martin-Gousset, chorégraphe, danseur de la troupe de Sacha Waltz présentait au festival la première allemande de Comedy (première partie) pour ainsi dire à domicile (le Radial System accueillant aujourd'hui la troupe de Waltz en résidence). Nasser Martin-Gousset nous invite à une party guindée des sixties (d'avant 68), quand les mondanités se déclinaient encore avec majordome. Dans les tintements joyeux des verres et le brouhaha des conversations frivoles, les 11 danseurs investissent un salon bourgeois autour d'un quartett de jazz. Bonne idée que ce groupe en live, recours finalement assez rare dans la danse contemporaine, qui n'empêche cependant pas la bande son. Le générique du début, projeté sur écran, l'histoire du vol du diamant dans des coffre-forts, voudraient nous faire croire à une pièce scénariée. Faux. Nasser Martin-Gousset préfère plutôt construire de beaux tableaux, miroirs dans lesquels il semble se regarder et trouver ça beau.
Pour avoir vu certains des danseurs de la cie de Sacha Waltz dans d'autres productions, on sait qu'ils auraient pu mieux faire. La virtuosité n'est pas au rendez-vous. Les individualités s'effacent devant le groupe. Les 11 danseurs font masse. Verre de champagne à la main, on ne se déplace qu'ensemble, parfois à deux ou trois pour des danses de salon nostalgiques. Au fur et à mesure que les heures s'égrènent, la soirée se délite. Le chorégraphe décèle parfaitement la décomposition des corps et des tenues, le brin de cheveu qui s'échappe, les épaules qui s'affaissent, le maquillage qui coule. Plan larges et serrés, ralentis, pauses, accélérés, le vocabulaire dansé emprunte indéniablement à une grammaire cinématographique. Au petit jeu de référence, on citerait du Blake Edwards et la panthère rose, un peu de Fellini, des comédies musicales américaines blanches de l'Amérique prospère. Moi je pense surtout à Arsène Lupin, la série télé et la chanson de Dutronc.
Tout ça est un peu désuet, on ne voit pas bien le propos.
A la fin d'un spectacle longuet, le premier mot que je capte dans les gradins est "langweilig". Traduction : Ennuyeux. Je suis totalement d'accord. Mon attention s'est plus d'une fois détachée de la scène du Radial System. Finalement, sans gravité pour le spectacle qui s'y joue. Comme si le chorégraphe nous autorisait le papillonnage futile.
Certes tout cela est censé nous rappeler l'insouciance des années 60, mais pour quelles raisons exactement? Nostalgie? Eloge du pop et du frivole? Dandysme? Le discours radiophonique de Nicolas Sarkozy tombe d'autant plus à plat au milieu des bulles de champagne et des notes jazzy. Un anachronisme qui souligne un peu plus l'absence de propos de la pièce.
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vendredi 22 août 2008

Olivier Dubois "La création, c'est la guerre"


Commencer la danse à 23 ans, choisir les chorégraphes les plus controversés (Jan Fabre, Preljocaj), avoir un corps replet aux contours mous, loin des canons du genre. S'en foutre et rayonner. Olivier Dubois faisait déjà office d'ovni en tant qu'interprète. Aujourd'hui il créé. Son dernier objet, Faune(s) a éclaté à la face du public d'Avignon. Révélation "épidermique" pour les uns, "grand n'importe quoi" pour d'autres. Hué et acclamé. Comme l'œuvre dont il s'inspirait, "Après-midi d'un faune" de Vaslav Nijinski. Après sept jours de combat face au public avignonnais, Olivier Dubois ressort sa pièce à Berlin pour Tanz im August.
Comment écrire encore sur une pièce qui a fait couler autant d'encres. Comment écrire et regarder quand on a lu avant d'avoir vu? Je me suis posée la question. Voici la solution, une interview-pirouette qui parle du spectacle, du scandale, de ce qui reste une fois l'hystérie microcosmique avignonnaise passée. Olivier Dubois nous parle de Faune(s) après la tempête, après les cris, après les mots. On s'est rencontré un peu avant midi, le jour de la première berlinoise dans le hall d'un hôtel de standing, impersonnel. Il s'excuse de n'être pas du tout du matin (il est 11h45), corps relâché au fond d'un fauteuil en cuir. Puis la bête reprend du poil quand on parle d'Avignon, les mains s'animent, le corps se redresse. Il est Olivier Dubois, parle parfois de lui à la troisième personne, se défend de se comparer à Nijinski mais quand même "c'est pareil", se délecte encore que "Faune(s)", "tout le monde en parle!". Moi aussi. Pour la chronique j'attendrai son solo "Pour tout l'or du monde", qui passera en fin de festival.

Pourquoi un danseur contemporain choisit-il de réinterpréter une pièce de l'histoire de la danse? Et pourquoi celle-ci?

Olivier Dubois : L'idée de départ n'était pas de réinterpréter "l'après-midi d'un faune, ni de me glisser dans cette pièce de répertoire. J'avais commencé à me questionner sur la place de l'interprète dans mon précédent solo "Pour tout l'or du monde". Ce solo portait sur la valeur marchande du corps, sur les exigences, les attentes, les règles que peut imposer le public sur un interprète et ce jeu qu'on est prêt à accepter de jouer ou non. Avec Faune(s) j'ai porté le questionnement sur l'interprétation, cet entre-deux. Ce moment où on va devoir reproduire, essayer de redonner ce qui nous a été voulu par le directeur, le metteur en scène mais où on est le seul capitaine du bateau.
Je voulais un socle qui racontait déjà un peu ça et, l'après-midi d'un faune était la pièce idéale. Elle a été créée en 1912 au théâtre du Châtelet à un moment de l'histoire de la danse où l'interprète était roi. Il décidait avec qui il voulait travailler, il décidait du rythme, des mouvements. Il décidait de tout. Tout était fait pour eux pour qu'ils puissent ressentir, pour qu'ils puissent s'épanouir. Les pièces étaient au service des interprètes. Quant Nijinski fait cette pièce là, il impose son écriture. Pour l'anecdote, Nijinski propose des rôles à plusieurs danseuses dont une très connue pour le rôle de la Grande nymphe. Elle refuse le rôle en disant "c'est pas possible, je veux pouvoir faire ce que je veux, il me contraint, je ne peux pas développer mon art". Et lui résiste et se sépare d'elle. S'opère alors une bascule, le metteur en scène devient le vrai directeur de la pièce.
La deuxième chose qui m'a intéressé c'est le scandale qui a entouré cette pièce. On a dit que c'était à cause de cette simulation de masturbation. Je crois que le scandale c'était parce que Nijinski c'était l'homme qui sautait plus haut, c'était l'homme qui tournait, c'était le virtuose, celui qui enthousiasmait le public. et à ce moment-là il ne l'a pas fait. Sa proposition était radicale. Il ne répond plus aux attentes du public. Là aussi c'était très lié aux questionnements de mon premier solo : est-ce qu'on est obligé de répondre aux attentes. Nijinski c'était un animal de foire. Et l'animal n'a pas fait son exercice, d'où le rejet et de lui et de la pièce.

Le scandale est-il encore possible aujourd'hui?
Honnêtement, Faune(s) à Avignon, ça a été le bordel! Il y avait 30% qui étaient debout en train d'acclamer et 30% qui huaient, hurlaient "c'est un scandale", "c'est une honte". Dans la presse, on a retrouvé le même type de choses qu'en 1912. Sans prétention aucune parce que je n'ai jamais voulu danser Nijinski. Mais Olivier Dubois c'est aussi quelque chose qu'on voit qui tourne, qui est pareil, qui saute, qui est virtuose, qui est technique. Et là le public n'a pas du tout trouvé ça. Mais je n''ai pas fait ça pour créer le scandale. J'étais le premier surpris.
On est aussi dans une époque, malheureusement assez terrible, où les gens sont dans la consommation directe. Ils doivent savoir à l'avance ce qu'ils vont manger. Ils se disent "S'il ne fait pas ce que j'aime chez lui, alors je ne l'aime pas". C'est un scandale du public avignonnais, pas forcément des professionnels. Quelque part on a envie d'un scandale à cet endroit. Maintenant, je vais porter cette image de sulfureux.

Comment vit-on à la fin d'un spectacle d'être à la fois hué et acclamé?
Ca m'était déjà arrivé en tant qu'interprète chez Jan Fabre. J'ai été agressé dans la rue, sur scène. Mais j'étais très protégé. Là je ne m'attendais pas à ça, j'ai été surpris. Je ne fais pas de la création pour plaire. A Avignon, j'ai vu des gens qui hurlaient qui se disputaient entre eux dans le public. Pour qu'on aime autant et qu'on déteste autant c'est quand même que l'oeuvre pose question. Je dis, pari réussi. Je ne fais pas du easy-listening, ou du easy-watching. Je sais que ça dérange ou ça plait, mais quelque chose passe.
Et puis pour ce qui est de la presse, j'en ai lu la moitié et après j'ai arrêté parce que c'était du n'importe quoi. Tout le monde n'a pas les outils pour comprendre. C'est très rapide, j'arrive très vite (dans le paysage de la danse contemporaine, ndlr), comme un boulet qui explose. Mais je veux pas zapper ces gens là, je les écoute aussi.
La création c'est la guerre, rien d'autre. A Avignon, j'étais un petit soldat chaque jour, j'allais au combat, voilà pourquoi je créé. Je ne l'ai pas fait pour le scandale.
Ce soir, à Berlin, ce sera très différent sûrement. C'est la première en boite noire, dans un théâtre. Les choses vont être très différentes à l'intérieur. En plein air on est complètement livré, offert, il n'y pas ce fameux 4e mur. Le public est sur scène, on n'est pas protégé, l'oeuvre se lit différemment.

Votre Faune(s) se divise en quatre parties, chacune de la même longueur, mise en scène par une personne différente (la metteur en scène Sophie Pérez avec le musicien Xavier Boissiron, le cinéaste Christophe Honoré, la chorégraphe Dominique Brun et Dubois lui-même). Comment avez-vous travaillé avec eux?
L'idée était de me soumettre moi-même à une écriture différente, et de soumettre cette oeuvre, cette question là de l'interprète à d'autres artistes dans des domaines qui ne m'étaient pas proches. Des gens avec qui je n'avais jamais travaillé, que je ne connaissais pas personnellement. La fourberie du projet c'est que, moi je leur fais une proposition, mais eux ne savent pas pourquoi et au bout du compte le tout doit servir une question, qui n'est peut-être pas celle qu'ils posaient eux dans leur pièce. Au final, j'ai tout maîtrisé.

Le solo est-il une forme que vous privilégiez?
Le prochain projet on sera deux, et celui d'après 18! Aujourd'hui je crois que j'arrive au bout de cette période là. C'est très difficile le solo, il faut tout tenir et à la fois on a une liberté folle. C'était un temps d'introspection nécessaire. Il fallait d'abord que j'aille chercher chez moi ce que j'avais à sortir et ensuite le regarder avec de la distance. Ce qui est étonnant c'est qu'à partir du moment où il y aura d'autres personnes, je ne danserai plus. Le duo je le ferai, mais après je ne danserai plus. Je veux travailler avec les corps, avec les histoires de chacun et réapprendre quelque chose. A un moment où il faut savoir prendre la place de la direction artistique.

Vous allez continuer à danser pour les autres?
J'ai encore envie de danser avec les gens. J'ai envie d'expériences fortes et un peu uniques. Ce ne sera pas plus d'une création par an. Je vais être artiste étudiant. J'aime apprendre, j'aime être perdu. J'ai envie de travailler avec des très grands. Me confronter et surtout "me mettre au service". C'est de la contorsion, trouver comment dialoguer, comment rendre l'outil-corps le plus performant possible pour répondre aux attentes de l'oeuvre. Je suis profondément un interprète.

A lire la critique de Faune(s) sur le blog du Tadorne 

Crédit photo : (c) Christophe Sagnes
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jeudi 21 août 2008

Et ils ont mis la fièvre...



On se prend Febre de front, sans possibilité de reprendre son souffle. Et je ne dis pas ça parce qu'on était collés au plateau de la Sophiensaele, au premier rang, à portée de souffle des danseurs. La danse sans concession de la troupe de hip hop brésilienne Membros parle à nos ventres par uppercuts. De la violence d'une société, peuplée de fous et de gangs, de cogne de la rue, d'alcools,de paumés. Les coups s'y abattent dans l'intimité du couple, les tueurs à gage dégomment des pauvres crédules catholiques, jusqu'au carnaval qui fait commerce des corps de ses métisses. Ca commence par une main dans la bouche, pas un doigt, non toute la main, bien entière d'une jeune femme tordue par terre. Geste répété de camé. Ca se termine par un cul rebondi, noir et masculin, caisse de résonnance d'un Brésil samba utilisant les corps comme une marchandise. 

Pas besoin de grand chose de plus qu'un plateau blanc et d'un mur au fond, blanc aussi pour camper la vie quotidienne des jeunes de Macaé, ville brésilienne connue pour sa violence, d'où viennent tous les membres de la compagnie. Il s'agit bien de hip hop ici, les figures de compétition en moins. Et si jamais il nous venait à l'idée de se laisser aller à la beauté d'un mouvement, à la virtuosité d'un geste, la réalité nous revient en boomerang dans les dents. Les bouches bavent, les corps transpirent, les corps nus s'amoncellent. La danse fait mal. Le mouvement se termine toujours à terre, violemment. Les pas de deux s'arrachent à coups de poing. Crissement en guise de musique. L'engagement des Membros est total. Hommes et femmes, sans distinction. 

Au cas où des détails nous échapperaient, la mise en scène force parfois le trait. On mime les rails de coke, les joints qu'on roule, l'alcool qu'on lape. Finalement, tant mieux. Il y a si longtemps qu'on n'a pas eu droit à du premier degré dans un spectacle contemporain, trop habitués aux distanciations toujours un peu ironiques. Febre est le deuxième épisode d'une trilogie consacrée à la violence. Troisième volet en 2009, avec Medo. A l'origine, Membros est née de la rencontre entre Tais Vieira, jeune femme chorégraphe et Paulo Azevedo, éducateur et docteur en sciences politiques. Leurs danseurs ont tous connu la réalité qu'ils expriment aujourd'hui sur les scènes du monde entier. Comme dans le hip hop de Bruno Beltrao, autre jeune chorégraphe de hip hop brésilien, philosophie, politique et danse sont indissociables.

Je sors hébétée et transportée parce que pour une fois la danse m'a attaquée de front, sans manière. Febre porte une matière vitale, primaire, abrupte. Elle fait le tri dans le public aussi. Les enthousiastes en tension du début à la fin, sont pris d'un besoin frénétique de transmettre la stupeur qui les a traversés. La fièvre ne passe pas. Les autres ne bougent pas, oubliant les politesses de fin de spectacle. Fermés.
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mercredi 20 août 2008

"It’s in the air", corps sans gravité


Au milieu, deux corps rebondissent doucement sur des trampolines. Un homme, une femme. Autour, un public réparti sur deux tribunes, éclairé à pleins tubes. On est là tous à se faire face, à se demander après de longues minutes de sautillements monotones, ce qu’on va faire. Certains éternuent, d’autres remuent sur leur chaise. C’est gênant, un peu drôle, on s’accroche au moindre mouvement qui semble déclarer « ça commence ! ». Peur que ça ne démarre jamais et que l’heure s’écoule trop lentement. Puis les corps montent plus haut, un sourire malicieux envahit le visage du chorégraphe et danseur flamand Jefta Van Dither. Il s’amuse de nous voir autant suspendu à ses gestes. Il goûte le plaisir de sentir son corps rebondir, échapper aux lois de la gravité. Ce doit être le rêve de n‘importe quel danseur : un sol non pas dur, attractif, mais répulsif, bondissant, ami du mouvement, complice de l’élan. Une terre qui aiderait à se mouvoir. Jefta Van Dither et Mette Ingvartsen explorent en toute simplicité les possibilités offertes par ces surfaces élastiques sans recourir aux acrobaties et figures virevoltantes. Ici l’instrument n’est qu’un prétexte à un terrain de jeu de deux danseurs physiques, engagés, généreux dont l'intention chorégraphique n'est autre que le mouvement, le rythme, l’inertie, le frottement.
L’absence de musique nous laisse capter les bruitages des corps : souffles, cris, rires, plantes des pieds sur l’élastique. Peu à peu la mise en scène minimaliste du départ (pas de costume, lumière blanche) s’étoffe de jeux d’éclairage, de placements des corps, de synchronisation. Bonheur simple et partagé d’une pièce généreuse qui se termine par une pirouette fixée « In the air ». On a envie de savoir qui sont ces jeunes danseurs à l'énergie brute. Metta Ingvarsten se partage entre Bruxelles et Berlin. Encore une chorégraphe issue de PARTS l’école de Anne Teresa de Keersmaker. Danseuse de l’extrême, incroyablement engagée physiquement, elle créé des pièces explorant la dynamique corporelle. Elle avait déjà travaillé avec Jefta van Dinther sur « To come » et « We love action » . Lui, danseur et chorégraphe suédo-nééerlandais est sorti de la School of Arts d’Amsterdam en 2003. Tous deux participent au projet « 6M1L-Six Months on location » de Xavier Le Roy et Bojana Cvejic.

La soirée se termine de l’autre côté du canal, à la Hau3, où je n’étais jamais allée. Au fond d’une cour où on imagine des lofts de rêve, la salle se perche au quatrième étage. C’est « LOIN » du français Rachid Ouramdane. Portrait autobiographique d’un enfant d’immigré algérien qui revient lors d'un voyage au Vietnam sur les traces de son père, soldat embarqué dans les corps expéditionnaires le temps d'une ultime déroute en Indochine. Le spectacle est trop bavard, un peu prétentieux. De la poésie, de la vidéo, des effets de décor, de la musique, très peu de danse. Le mouvement part du haut de son corps, les pieds bougent à peine dans des gestes convulsés. Je reste insensible, avec ce brin d’ennui qui se transforme en agacement au fur et à mesure du spectacle. Les textes, poèmes débités très vite par Ouramdane (dans un micro, mais avec le mauvais goût d’un play-back) échappent certainement au public non-francophone. Même moi j’avoue que je ne le suis que de très … Loin. Encore un spectacle où le résumé d’avant scène en dit plus long que le langage dansé.
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dimanche 17 août 2008

Bahok, voyage sans grand transport


Tanz im August s'affiche comme un festival international "de la danse d'avant-garde". Mauvaise pioche avec Bahok d'Akram Khan. International, certainement, avant-gardiste, beaucoup moins sûr. Son spectacle, monté en Chine avec trois membres du Ballet national et cinq de sa troupe londonnienne, manque de chair, de renouveau, de propos. Trop d'intentions affichées (le métissage, le choc des cultures) pour un résultat qui flirte bon la commande et le propos consensuel. Nous sommes tous des déracinés, en migration permanente, déboussolés, à la recherche de nos origines... Par-dessus tout ça des mots "ushaïesques" pour faire croire à du sens "terre", "mer", "feu", "eau"...

Jusque là, le chorégraphe britannique d'origine bengali, avait plutôt brillamment abordé ces thèmes, croisant modernité, danses ancestrales (il a été formé à la danse traditionnelle kathak), Europe et Asie, réflexion, danse et prise de parole. Zero Degrees, duo avec l'autre chorégraphe chouchou de la scène européenne, Sidi Larbi Cherkaoui, proposait une vision personnelle aigue et émouvante de deux hommes de ce 21e siècle. 

Ce n'est pas que l'énergie fasse défaut dans ce Bahok (qui signifie "porter, transporter" en bengali). Elasticité, vélocité, espièglerie surgissent des mouvements et des conversations entre les 8 danseurs. Khan joue sur l'humour, aussi. Du spectacle rafraichissant en somme. Mais trop souvent à la limite du gentillet, du déjà vu, voire du ringard un peu aussi. 

Il y a pourtant tous les ingrédients qui ont fait le succès des spectacles d'Akram Khan: l'explosivité, les danseurs venus de tous horizons, le mélange des genres chorégraphiques, la musique du compositeur Nitin Sawhney, le regard profondément interculturel. A ceci près que pour la première fois le chorégraphe ne danse pas. Dans une interview il disait renoncer désormais à danser dans les grosses productions et se consacrer uniquement à des projets de solo/duos. Il s'est produit récemment avec Sylvie Guilhem dans "Sacred Monsters" et présentera pour la première fois à Londres en septembre (in-i) son duo avec... Juliette Binoche qui fait son baptème de la danse à 43 ans.

Mais revenons à la pièce. Soit trois jeunes danseurs du Ballet national de Chine, emprunts de leur culture classique, et cinq membres de la compagnie d'Akram Khan venus d'Espagne, de Slovaquie, d'Inde, d'Afrique du Sud et de Corée. Leur rencontre se passe en territoire neutre: le hall d'un aéroport. C'est à Londres mais ce pourrait aussi bien se passer à Shangaï ou Madrid. Les danseurs "sont piégés dans un endroit dans lequel ils affichent chacun leur propre définition du chez soi", explique le chorégraphe. Les danseurs racontent leur vie, chacun dans leur propre langue, orale et corporelle. En résulte incompréhensions, rencontres, non-rencontres, pas de deux, querelles. Sur la trame de cette incommunicabilité (finalement dépassée par les corps et le rire) et de la perte des origines (d'où venons-nous vraiment, qu'est-ce qui nous rattache désormais à notre "home" dans un monde où les distances s'effacent, où déménager, changer de pays devient un mode de vie) Akram Khan juxtapose les genres, respecte les parcours de chacun dans un patchwork un peu vide. Les trois danseurs du Ballet classique chinois, ne décollent pas vraiment de leur gestuelle virtuose et pirouettesque. A part dans ce duo entre la danseuse Wang Yitong et le slovaque Andrej Petrovic où dans un tête-bêche vertical magique, quatre mains et quatre jambes s'arrondissent emmenées par une seule tête. Ou dans la danse spasmique de la  sud-africaine Shabnell Winlock, éruptive, instinctive, magique qui condense enfin un peu d'inattendu et de d'explosivité dans une partition trop lisse.



A propos d'Akram Khan : né à Londres en 1974, sa mère le pousse très tôt à pratique la danse traditionnelle bengalie le Kathak. Il se forme ensuite à la danse classique, puis contemporaine à l'école de Leeds. Entre temps il fera une apparition dans le Mahabharata de Peter Brook. Il présente avec un certain succès médiatique ses propres chorégraphies dès 1995 en Angleterre (Loose in fight, Fix, No male egos, Desert steps) où apparait déjà le musicien Nitin Sawhney. En 2000 il passe six mois dans l'école P.A.R.T. d'Anne Teresa de Keersmaker à Bruxelles. Création de sa propre compagnie en 2000 d'où surgira Rush (2000), Related Rocks  (2001) puis Katoosh (2002), sa première forme longue. Suivront, Red or white (2003), A god of small tales (2003)  fruit d'une collaboration avec l'écrivain Hanif Kuneishi, Ma (2004), Zero Degrees son duo avec Sidi Larbi Cherkaoui (2005), Sacred Monsters, duo avec Sylvie Guillem (2006), et Bahok (2008).

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jeudi 14 août 2008

On dirait une présentation

Ceci est un blog. A sa tête, une fouineuse qui collectionne maladivement les programmes des spectacles de toutes les salles de Berlin - y compris celle où elle n'a encore jamais mis les pieds - depuis qu'elle y a débarqué voilà un an, qui trouve le Zitty utile mais trop tendance, poseur, suiveur, consommateur (un peu comme un Télérama pour trentenaires qui aurait rencontré Next), qui se dit qu'en français, ça pourra toujours aiguiller quelques touristes, immigrés, flâneurs à qui on a juré grand dieu que la Szene berlinoise c'était... c'était "New York y'a 20 ans" (entendu). Je le sais, nous sommes des milliers de Français (20000 officiellement c'est à dire beaucoup plus) à être venus à Berlin un peu pour ça. Pour ce "ça bouge", pour ces bars sans heure de fermeture (et encore de la fumée), pour ce bouillonnement artistique, pour ce sentiment que tout peut se passer, là maintenant, partout, ici.

Ce serait mentir que de promettre uniquement de l'underground, du jamais vu, du confidentiel, du "même-pas-de-flyer", du "freiraumer", parce que j'aime AUSSI le lustre de la Volksbühne, les places à 6 euros de la Schaubühne, la vue sur la Spree du Radial System, les tenues des abonnées du Deutsche Oper, la salle de la Hau 1, la foule de la Philarmonie. Autant le dire je découvre encore avec bonheur et naïveté les grands noms du scène allemande contemporaine, les Ostermeier-Castorf-Marthaler-Gotscheff-Waltz-Macras-Petras... Bien consciente que tous ces gens n'ont plus vraiment besoin de soutien mais ont encore des choses à dire, j'espère avant tout donner le goût de leur travail, laisser entendre leur parole, faire œuvre d'entremetteuse entre ces créateurs et le public francophone qui a l'occasion de les voir tourner en France. Cela vaut aussi pour les autres, les moins connus, les sans-subventions, les artistes anti-mainstream. Y'a pas de raison.
DONC. Du off et du on, de l'institution et de la déconstruction, de la rue et de la scène, des entrepôts et des théâtres, des stations de métro et des parcs, des légendes et des au-chapeau. bERLin sUR SCèNEs suivra un cours peu défini. A l'envie.
Pour ne pas me faire mentir, je vais commencer par un GROS événement, très très subventionné. Peut-être le plus grand festival dédié à la danse contemporaine en Allemagne, Tanzimaugust (Pina Bausch devrait quand même leur voler la vedette cette année du côté de Essen et de Wuppertal.... mais tous les trois ans, ça compte pas). Akram Khan (en ouverture les 15 et 16 août avec sa pièce montée avec des danseurs du ballet national chinois, Bahok), Trisha Brown, Olivier Dubois, Nasser Martin-Gousset, Boris Chamatz, Deborah Hay, le Ballet de Lorraine, Dave Saint-Pierre... Jusqu'au 31 août, entre le Hebbel-am-Ufer (Hau 1,2,3), organisateur, la Sophiensaele, le Radial System, le Podewill, la Tanzfabrik, la Halle, la Haus der Berlinerfestspiele et la Volksbühne (autant dire la majorité des lieux programmant de la danse à l'année, à l'exception notoire du Dock 11 et de la Schaubühne), le festival fête ses 20 ans d'existence.

J'ai trouvé l'occasion bonne. D'autant que mon premier bain culturel berlinois, c'est exactement là que je l'ai pris, il y a un an. J'avais réagi trop tard pour voir le Steve Reich evening d'Anne Teresa de Keersmaeker. Mais j'avais découvert dans les salles du Radial System et la Hau 1 (déjà tout un programme) Edgar de Maria de Serpa Soares et Grayson Millwood et Ros Indexical d'Yvonne Rainer. Dans les queues qui s'allongeaient devant les salles, ça parlait français, espagnol, anglais, portugais, un peu allemand. Cette année, accréditée, je ne vais pas arrêter. 15 jours de danse à vivre et à raconter.
Allez, je coupe le cordon (rose fluo comme le logo de Tanzimaugust 2008 et le cadeau-collant d'hélène), et je déclare la saison du blog-qui-arpente-les-scènes-et-les-rues-berlinoises à l'affût du moindre mouvement, 15 août y compris, très grande OUVERTE.
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