Regard curieux sur une capitale en MOUVEMENTS

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lundi 18 août 2008

Quand Sasha Waltz danse avec Médée


C'est un soir de fin d'été à Berlin. Sous les parapluies les gens se pressent vers le hall du Staatsoper, opéra historique croulant sous les dorures. Il y a la queue devant les guichets. On dirait l'automne déjà. Devant moi une dame très élégante passe devant son mari qui lui tient la porte. Elle prévient une dame âgée derrière elle, "Tu sais, c'est un peu noir, ça ne va pas être très drôle. Mais tu verras, c'est très bien". En français. A la fin de la représentation de Médée, je reconnais ce grand homme élégant en costume noir. Il est sur scène, il est applaudi, il s'appelle Pascal Dusapin et c'est le compositeur de l'opéra que nous venons d'entendre. Medea, mis en scène par la grande chorégraphe allemande Sasha Waltz, elle aussi présente sur scène pour saluer. Mes voisins, abonnés bon ton grisonnants, applaudissent par réflexe poli, du bout des doigts. Je me demande bien pourquoi. Ce qu'on vient de voir appelle à tout sauf à une réaction molle et dubitative.. Pendant 1h15 il n'y a que Médée sur scène. C'est comme cela que l'a voulu Dusapin en créant son opéra en 1992, utilisant le livret allemand d'Heiner Müller, Medeamaterial. Des voix venues d'ailleurs lui répondent parfois. Celle de Jason, l'homme qui n'est plus là, parti avec la fille de Créon, celle de "Amme", la nourrice. Même le choeur l'abandonne, reclu autour de l'orchestre pendant une bonne partie de l'Opéra. Sasha Waltz a choisi une scène nue, noire. Le grand rideau rouge sang qui drapait la scène, s'effondre soudainement en guise d'introduction.
Pendant 20 minutes, aucune musique. Les corps des 16 danseurs habitent l'espace mieux qu'un décor. Les frottements des corps plantent une atmosphère tendue, préparant le spectateur à recevoir la douleur. Dans un long cortège mouvant, insidieux, ils sont la trame du drame, ils sont la peau qui transmet les flux et reflux de l'âme de Médée. Médée, la folle, la bafouée, la violente, l'infanticide. Médée la magicienne aussi. La voix de Caroline Stein s'élève aigue parmi les aigues, lancinante, perdue. Parfois à la limite du cri. Dans ce premier "Wo ist mein mann" c'est toute l'angoisse qui perce.
Le néo-classicisme affleure dans les tableaux magnifiques que la chorégraphe élabore (n'a t-elle pas répété dans le temple berlinois de l'antiquité, le Pergamom Museum). Tout fonctionne à merveille. Ces corps qui se déroulent (s'enroulent) lentement et investissent la scène, ce bas-relief antique projeté en vidéo qui prend soudain vie comme par magie. Caroline Stein trouve place dans ce "dé-corps", et pourtant c'est sa solitude surtout qui frappe. Après le meurtre, le plateau se vide. Restent les cadavres et une Médée qui voudrait croire à une comédie.
Avec Medea, Sasha Waltz signait sa deuxième mise en scène (mise en danse...) d'un opéra après Didon et Enée de Purcell. Un troisième a suivi, Roméo et Juliette de Berlioz, présenté l'automne dernier à Paris. A Berlin, Medea avait été présenté l'an dernier en septembre dans ce même opéra.

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